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La petite fille devient majeure (Presse)

L’article retranscrit

Nous connaissons tous France Gall, mais combien de Français l’appellent Babou ? Ses intimes : ils sont peu. Sa famille : elle est nombreuse. Quarante personnes au total la désignent par ce surnom qui paraît mieux convenir à une enfant qu’à une idole.

Ces gentilles syllabes – Babou – ne suffisent certes pas à expliquer la réussite de France Gall, mais elles symbolisent le support de son succès. Chapitre cinéma ou domaine show business (ces disciplines se confondent de plus en plus), il serait facile de dresser la liste des couples, des dynasties, des parentés … qui rayonnent sur ces départements du spectacle.

Les Gall se différencient des actuelles familles du music-hall par une qualité rare dans cet univers : un culte si profond du « clan » que tout ce qui altère ou détériore l’unité des autres renforce le leur. Chez eux, on ne fait pas de la chanson « en famille ». Toute la famille se met au service de la chanson : pour sa figure de proue, devenue célèbre à seize ans. En 1968 (aussi haut qu’ait brillé l’étoile de France, lauréate du Prix de l’Eurovision), la devise des Gall reste invariablement la même qu’en 1964, date de ses débuts : « En avant, toujours en avant pour Babou. » Nous avons déniché Babou à Noirmoutier, dans sa tour (une tour qui n’est pas d’ivoire), dominant le village vendéen de La Linière où les Gall possèdent leur maison d’été : la seule peut-être, dans cette « île aux mimosas », à ne pas avoir un nom inscrit sur sa façade. « A une époque où les vedettes se produisent chaque soir, de casino en théâtre de verdure, vous êtes en vacances, France Gall. En 1965, vous plantiez votre chapiteau de plage en plage : c’était « Le Cirque de France ».

YVES SALGUES : Pourquoi avez-vous renoncé aux tournées ? »

FRANCE GALL : « Ce nomadisme chronométré, ces étapes sans repos qui font de vous une esclave du temps … sont épuisants pour une fille de mon âge. Mais je n’y ai pas renoncé. Je m’accorde une halte : pour préparer un show, le roder, puis l’emmener avec moi autour du monde. »

YVES SALGUES : Ce tour du monde sera plus exténuant que vos tours de France ?

FRANCE GALL : Non, puisqu’il s’agira d’une aventure nouvelle. L’enthousiasme donne des ailes au courage. Chanter sur une scène avec quatre musiciens : la formule n’a plus d’intérêt. Envahir la même scène avec vingt-cinq partenaires : le programme est grisant.

YVES SALGUES : Vous vous inspirerez du Show Sylvie Vartan ?

FRANCE GALL : Non. Un show se conçoit pour une tête d’affiche. Son rôle est de la mettre en valeur, en tenant scrupuleusement compte de son caractère. Sylvie est une vamp. Je suis une ingénue libertine.

YVES SALGUES : Le show obéit néanmoins à des lois immuables. Si la meneuse de jeu change, les règles du jeu sont irréversibles.

FRANCE GALL : C’est la raison pour laquelle je prends, depuis dix-huit mois, des cours de danse classique avec Muriel Belmondo, la sœur de Jean-Paul. Pas fondamentaux, exercices d’assouplissement, petits et grands écarts … elle m’enseigne l’ABC du métier.

YVES SALGUES : Il s’agit là d’une éducation quasiment secrète. A quand le bout d’essai, l’expérience publique ?

FRANCE GALL : Au 24 août, avec l’émission télévisée « Cavalcade à Deauville », à laquelle participent Hugues Aufray, Petula Clark… Je viens de l’enregistrer devant 5 000 spectateurs massés sur « les planches ». J’interprète « Mon petit Soldat, entre une double haie de pompiers en uniforme. Je suis très « relax », Blue Jean et tee-shirt. Par contre, je chante ma bossa-nova (« Y a du soleil à vendre ») seule sur le sable et tout de blanc vêtue.

YVES SALGUES : Au Festival international de Berlin, qui s’est déroulé du 1er au 4 juillet, vous avez décroché le troisième prix. C’est un exploit.

FRANCE GALL : Je vous signale que ce festival est exclusivement au féminin, qu’aucun garçon n’y prend part. Une sélection s’opère à la base. Quinze concurrentes se présentent avec une chanson de leur choix, qu’elles créent pour la circonstance et interprètent en allemand. Ma chanson s’intitulait « Der Computer Nummer Drei » : « La machine à trouver le garçon ». Depuis décembre 1966, j’enregistre régulièrement dans la langue de Gœthe : à Cologne, Hambourg, Düsseldorf … Au lycée, j’ai fait de l’allemand pendant trois ans. Durant le trimestre qui a précédé le concours, j’ai pris des leçons : douze heures par semaine. Je partais donc pour Berlin avec un bagage, et mes chances.

YVES SALGUES : En juin 1965, les étudiants japonais vous ont chaleureusement accueillie. Vous continuez à enregistrer des microsillons dans leur langue, à leur intention. Vous gravez également des disques en italien, en anglais. Ici, un détail frappe. Vous avez quitté votre arrangeur officiel – Alain Goraguer – pour un orchestrateur britannique.

FRANCE GALL : Quitté, c’est beaucoup dire. De 1964 à 1967, je n’ai travaillé, en effet, qu’avec Alain : « Gogo », si vous préférez. A présent, je joue automatiquement sur plusieurs tableaux. Chaque 45 tours que je réalise à Londres est suivi d’un disque que je grave à Paris, ou vice versa. Ainsi, j’ai dû m’attacher les services d’un musicien de trente ans, David Whittaker, dont les orchestrations vives, modernes, originales enrobent parfaitement des mélodies rythmées : comme « Bébé Requin ».

YVES SALGUES : Sorti en novembre, « Bébé Requin » est justement votre cheval de bataille : 85 000 exemplaires vendus. Le bébé vorace marque un tournant dans votre carrière. Alors que vous devez à Serge Gainsbourg (outre votre tube record : « Poupée de cire, poupée de son »), des succès indiscutables – tels « Baby Pop », « Les Sucettes », « Teenie Weenie Boppie » … – vous faites brusquement appel, l’automne dernier, à Joe Dassin. Les résultats ne se font pas attendre. « Bébé Requin » s’installe d’emblée au sommet des hit-parades. Aussitôt, les mauvaises langues murmurent : « France lâche Serge, son révélateur. »

FRANCE GALL : Le reproche est injustifié. Serge est une sorte de génie nonchalant et volage (amoureux de sa liberté plus que de lui-même), qui compose et écrit pour sept vedettes dont Bardot, Régine … C’est un phénomène insolite, indispensable à la chanson contemporaine, dont il représente l’avant-garde avec un brio sans pareil. Mais Serge est insaisissable : au point d’échapper à Gainsbourg. Joe Dassin personnifie un type de créateur absolument différent. J’ai besoin du premier comme du second. Que suis-je pour Serge ? Une gamine à qui l’on offre des chansons comme des sucettes, ce jeu l’amusant beaucoup. Il fait des bulles pour la petite France : c’est un illusionniste qui m’aime bien. Moi, j’éprouve une réelle amitié pour Joe. Mes frères le considèrent comme le chef de file de la nouvelle vague renouvelée.

YVES SALGUES : Parlons de vos frères : ces jumeaux âgés de vingt-deux ans, dont Philippe est l’aîné, bien qu’il soit venu au monde deux heures après Patrice. Philippe jouait de la guitare basse dans votre orchestre. Patrice joue de la guitare solo. Il ne vous a jamais accompagnée, mais ses premiers pas dans la chanson ne sont point passés inaperçus.

FRANCE GALL : Patrice est le poète de la famille. Les poètes se trompent parfois d’itinéraire. Au lycée Paul-Valéry, à Vincennes, Patrice se croyait un « scientifique ». Au bout de quinze jours, il abandonnait ses mathématiques supérieures. « Les Jeunes Amants », « Chimène » : il y a de jolies pièces dans le disque de ses débuts. Dans son second, qui sortira en septembre, il y aura deux titres ravissants : « Je vous embrase » et « La mer en colère », qui comptera trois changements de rythme. Patrice devait tourner un film sur les beatniks, avec Nino Ferrer, sous la direction de Marcel Camus, le réalisateur d’Orfeu Negro, de « Vivre la nuit » … Le projet a échoué. Il s’en console en rédigeant des nouvelles de science-fiction, dont plusieurs vont paraître incessamment.

YVES SALGUES : Et Philippe ?

FRANCE GALL : Philippe ne laisse rien au hasard, m’aide énormément et dit, avec une conviction exempte de vanité : « J’organise le destin de Babou. »

YVES SALGUES : Dans ce destin, une place est prévue pour le cinéma ?

FRANCE GALL : J’y pense, j’y ai pensé, j’y penserai assurément encore. Didier Decoin – fils du metteur en scène – voulait me faire tourner mais l’affaire est tombée à l’eau.


Une affaire qui ne se noie pas, c’est « La Maquillagerie France Gall ». Refusant d’imiter Sheila et Sylvie Vartan dans leur entreprise de prêt-à-porter, Babou a inventé un coffret ingénieux, d’un prix abordable, contenant une gamme complète de produits pour le visage ; rouges à lèvres, dont les coloris portent les noms de ses « tubes » : « Rouge Sucette », « Rose Baby Pop », « Nacré Bébé Requin »; crèmes de beauté pour la ville, lotions contre les rigueurs du froid ou les violences du soleil… « Désormais, la coquetterie ne sera plus ruineuse pour les filles aux moyens modestes », déclare Babou, qui lance cet automne sa mallette magique dans huit pays d’Europe et 25 000 points- de vente français, grands magasins et drugstores compris.

Le prince charmant est prévu au programme

Cet automne, le 11 octobre exactement, France Gall soufflera les vingt et une bougies d’un solennel gâteau d’anniversaire. Babou majeure : qu’est-ce que cela signifie ? Aucun changement dans sa façon de vivre. Avec une autorité prudente, elle conduira dans Paris sa Porsche Targa blanche à toit ouvrant. Elle ira promener dans le parc de Saint-Cloud son caniche noir (« Nougat ») et son cocker (« Problème »), vivants cadeaux d’un Claude François qui fit naguère battre son cœur un peu plus vite, un peu plus fort. Elle sortira – jusqu’à minuit et « en copains », avec Philippe Debarge, un des fils du riche propriétaire de laboratoires pharmaceutiques. Elle verra Joe Dassin : par amitié et pour le travail.

Robert Gall – le patriarche, le chef de la tribu – nous annonce cependant des métamorphoses spectaculaires. Le show de France : elle rentre le 16 août au matin pour s’y attaquer. Des transformations dans l’équipe : les éléments « paresseux » seront évincés. Une révolution chez « Bagatelle », la maison d’édition dont Babou prendra l’avenir en main. Des déplacements à Londres pour rencontrer les Beatles. Un voyage aux U.S.A. : pour y voir à l’œuvre les seigneurs du rythm and blues et les champions de la comédie musicale … Enfin, le passage au crible de quarante-deux mélodies, signées Patrice et Denis Lable, son cousin germain.

Après, il ne restera plus à Babou qu’à attendre l’arrivée du prince charmant.

Magazine : JOURS DE FRANCE
Par Yves Salgues
Numéro du 17 août 1968
Numéro : 714

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