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Michel Berger : le plus tendre adieu (presse) Paris Match

Michel Berger, une si grande douleur.

Le musicien s’est tu et le silence est mortel.

Dans Paris abandonné du mois d’août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l’harmonie de Michel Berger est muette.

Sa mère, la concertiste Anette Haas, Raphaël, son fils 11 ans, France Gall et Pauline, 13 ans, n’ont voulu pour adoucir leur douleur ni paroles religieuses ni odes funèbres.

Et le départ du plus prolixe des compositeur ne sera béni que par un vol d’oiseaux.

Il reviendra à un ami, Jacques Attali, de choisir les mots que, par respect pour Michel, France veut simples et sans emphases.

Elle sait se tenir debout.

Françoise Hardy : « Je relis sa dernière lettre, où il me parle de ses enfants … »

Tout à l’heure, j’ai relu une nouvelle fois sa dernière lettre. Je la connais par cœur. Elle est si belle et si gentille. Michel répondait à celle que je lui avais envoyée il y a un mois pour la sortie de son dernier album.

Je lui écrivais au fil de ses disques. De vraies lettres de fan. J’ai vécu avec ses chansons. Il y a comme ça quelques artistes dont la musique accompagne ma vie. Michel était de ceux-là. Je lui écrivais, il me répondait, et on faisait ainsi le point sur nos vies. Notre lien s’est créé avec le temps. C’est une amitié lointaine, rare, mais une amitié essentielle. Dans ma lettre, je lui parle de mon fils Thomas, qui découvre Brel et Brassens à 19 ans. Michel me répond qu’il n’en revient pas que Thomas ait déjà cet âge. Il me parle de ses enfants, Pauline, qui a 13 ans, et Raphaël, qui en a 11. « Eux, écrit-il, Brel et Brassens, je crois qu’ils ne connaissent pas. Lui est un rappeur fou et elle est douée pour le dessin et la peinture, faite pour vivre à la Renaissance et poser pour Botticelli. » Son fils … Il devait avoir 3 ou 4 ans … Je me souviens. J’étais chez Michel ; on travaillait je ne sais plus sur quoi, une pub, je crois. Michel avait complètement oublié le rendez-vous. Il n’était pas venu. J’étais dans le salon, seule avec Raphaël. J’ai attendu, attendu, et puis je me suis levée pour partir. Raphaël voulait me baiser la main. Je la lui ai tendue, il l’a embrassée. Il a voulu recommencer. Il m’a poursuivie dans le salon, dans l’escalier, jusqu’à la porte. Il voulait à tout prix recommencer !

Je suis là à parler de Michel au passé, à évoquer des souvenirs, déjà. C’est terrifiant. Je revois la toute première fois. J’habitais à l’époque l’île Saint-Louis. C’était en 1972. Vingt ans exactement. Jean-Marie Périer m’avait conseillé de le rencontrer. Michel venait de produire le premier album de Véronique Sanson, celui où elle chante « Besoin de personne ». Le disque m’avait bouleversée. Michel est venu chez moi, on a parlé, et puis il est revenu avec les paroles de « Message personnel ». Il s’est mis au piano et il a joué l’air, si beau. Il m’a dit : « Ce qui serait bien, c’est que tu dises les mots au lieu de chanter. » C’est comme cela qu’on a enregistré. J’ai cherché un titre pendant trois jours avant de trouver « Message personnel ».

On s’est connus à une époque décisive pour tous les deux. Un tournant dans nos deux vies. Moi, j’étais enceinte de Thomas. Michel sortait de sa rupture avec Véronique Sanson ; il avait rencontré France, et ç’avait été le coup de foudre. En tout cas, Michel était discret. Je me souviens d’un dîner où on était tous les trois. Je partais pour le Japon le lendemain. Il y avait déjà des rumeurs dans Paris, mais je ne m’étais aperçue de rien. A l’époque de notre rencontre, Michel était tourmenté. Malheureux. France vivait avec Julien Clerc. Elle n’était pas encore sûre de ses sentiments pour Michel, et lui pensait ne pas faire le poids face à Julien. Quand France est partie quelques jours avec Julien, Michel était certain qu’elle ne lui reviendrait pas. Il était défaitiste. Il était au plus bas ! Je me souviens, j’ai fait son thème astral. J’avais déjà celui de France, et les deux thèmes ne donnaient que du bon. Je l’ai dit à Michel, mais ça n’a rien changé. L’astrologie, il n’y croyait pas. Il était braqué ! Ça le choquait même intellectuellement. On était un 1er mai. Je lui ai acheté du muguet pour lui porter bonheur, en lui disant : « Elle va revenir. » Tiens, c’est drôle, je n’ai jamais raconté ça à France …

J’ai retrouvé une vieille photo de Michel prise à l’époque. Je la regarde et il y a le passé qui défile. Michel et France m’avaient demandé de leur présenter Mireille (« Le petit conservatoire de la chanson ») et son mari, Emmanuel Berl. Ils se sont beaucoup vus. Mireille les appelait « les Mimi ». Je voyais Mireille de mon côté et, par elle, j’avais des nouvelles des « Mimi ». Une fois, elle les avait trouvés « beaucoup trop tristes », mais ça remonte à loin. France et moi, nous considérions Mireille et Emmanuel Berl comme le couple idéal. Et c’était vraiment un couple génial. France parlait beaucoup de Mireille. Je crois qu’elle a pris conseil auprès d’elle pour son propre couple, tout comme moi, et je crois aussi que Mireille nous a beaucoup aidées toutes les deux.

Si je n’avais pas vécu avec Jacques, j’aurais vu davantage d’artistes que je n’en ai fréquenté. Rien ne me fait plus plaisir que de dîner avec un chanteur. Jacques est un peu rabelaisien, épicurien ; il a toujours envie de faire la fête, mais il est aussi sauvage. Michel était plus sentimental (c’est sans doute pour cela qu’il a beaucoup travaillé pour des femmes), plus raffiné. On dînait de temps à autre ensemble, mais on n’a pas vraiment eu la même vie. Quand on a fait « Message personnel », je trouvais Michel très affirmé. Adulte. Très sûr de lui. Il n’avait pourtant que 25 ans. On enregistrait. Thomas venait de naître et je n’avais personne pour le garder, sauf maman l’après-midi. J’étais debout à 6 heures du matin pour le premier biberon, et le studio, c’était le soir. J’étais crevée. Michel s’en fichait. Un jour, il nous a tenus très tard, je ne pouvais plus chanter. Ça a dégénéré. Il a parlé de « caprice de star ». Tout ça pour une note qui n’allait pas, que j’ai enfin réussi à sortir. Il devait être 2 heures du matin. J’étais heureuse, et Michel a dit : « C’est bien, la note, mais on refait tout demain ! » Ce fut le seul accrochage en vingt ans. C’était son côté très affirmé. Et puis, il est venu dîner ici il y a deux ou trois ans, au moment de la sortie du disque où France chante « Quand Cézanne peint ». J’adore cette chanson. Michel m’avait touchée par sa modestie, et même Jacques, qui est plus réfractaire, en avait été ému. Il y avait du doute dans ses paroles et j’avais trouvé cette évolution formidable. Il était si attentif. On a parlé de l’album de France ; j’ai dit que j’étais impressionnée. Qu’il se renouvelait sans cesse. Je l’embarrassais, Michel. Il a bredouillé quelque chose comme : « J’essaie de faire de mon mieux », et il a changé de sujet. Je retrouve un peu de cette lassitude dans sa dernière lettre. Il parle du métier et il tient des propos blasés. Il se plaint de cette quête de rentabilité à court terme qui néglige tout le reste. Il parle du temps qu’il a passé sur la version anglaise de « Starmania », tout en étant presque certain que les Américains ne s’en occuperont pas. « C’est bien de l’avoir fait. Le disque existe quand même, maintenant », écrit-il.

La fin de sa lettre est si gentille. « Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne se voit pas très souvent, et c’est sûrement de ma faute. Je ne donne jamais signe de vie. Mais ça ne veut pas dire l’indifférence, et je pense souvent à toi et à vous. »

Je ne voulais pas aller à l’enterrement. C’était dans la plus stricte intimité. Et puis, la veille, j’ai reçu un coup de fil d’une amie : « France souhaite qu’on soit nombreux demain, les amis de Michel. » Alors, j’y suis allée. France a été extraordinaire. Forte. Vraiment, elle m’impressionne.

Propos recueillis par Arnaud Bizot


Jacques Attali : « Ses mots disaient de plus en plus de choses importantes »

Paris Match. C’est une longue amitié qui vous liait à Michel Berger.

Jacques Attali. Une amitié de seize ans. J’ai rencontré Michel sur un plateau de télévision. Je venais d’écrire “Bruits”, un essai sur l’économie politique de la musique. Le livre lui avait plu, et il avait tenu à m’inviter pour me le dire.

P.M. Vous l’avez beaucoup revu ?

J.A. Oui. On déjeunait, on dînait, il y avait des soirées de jeux de société, de “Trivial Pursuit”, bref, une amitié normale entre gens normaux.

P.M. Des vacances …

J.A. Aussi, oui. Mais je ne suis pas un homme de l’anecdote. C’est la vie privée. Michel ne se dévoilait pas davantage. Nous sommes publics par ce que nous faisons. Mais privés dans nos vies. C’était entre nous une règle simple.

P.M. De quoi parliez-vous ?

J.A. Je lui parlais de ses chansons, il me parlait de mes livres. Je trouve que ses mots disaient de plus en plus de choses importantes. Il parlait aussi du tiers-monde, de l’art, du racisme, tout cela avec pudeur, élégance. De l’architecture aussi, et de sa passion pour les Indiens d’Amérique.

P.M. De la création ?

J.A. Oui. L’immense joie qu’elle procure, la solitude aussi. Michel était très perfectionniste. Il était amer de n’être pas reconnu en France comme il l’aurait souhaité.

P.M. Pourtant …

J.A. Pas reconnu officiellement par une consécration. Par exemple, il était amer que « Starmania » n’ait pas eu les Victoires de la musique.

P.M. Il travaillait sur la version anglaise de cette comédie musicale.

J.A. Il avait un désir immense d’être entendu en anglais. Il voulait montrer que la comédie musicale est aussi un art français. Mais c’était également quelque chose de l’ordre d’une revanche : il était furieux de l’invasion des musiques anglo-saxonnes en France. Il était à fond pour une chaîne musicale exclusivement française.

P.M. La mort avait successivement frappé ses proches depuis peu. On le disait désabusé.

J.A. Non. Plutôt exigeant. Et très impatient de faire.

P.M. Comment expliquez-vous qu’il ait surtout travaillé pour les autres ?

J.A. Michel était d’abord un compositeur, plus qu’un interprète. Je crois qu’il n’aimait pas trop être en public. En fait, il ne travaillait pas pour les autres, mais plutôt les aidait-il, par les mots qu’il savait trouver pour chacun. Je pense à Johnny, à Françoise et à France. Plutôt les aidait-il à aller au-delà d’eux-mêmes.

Propos recueillis par Arnaud Bizot


Johnny : « Mon hommage à Michel, je le chanterai à Bercy »

« Michel était un ami. Un véritable ami. Il faisait partie de ma famille, comme France et ses enfants. Depuis sa mort, j’ai vécu les dix jours les plus terribles de ma vie. Je suis très malheureux. C’est tout ce que j’ai à dire. Mon hommage personnel, je le lui rendrai à Bercy, à ma façon … en le chantant l » Pudique, comme toujours, ému au-delà de l’imaginable, les épaules voûtées, Johnny a quitté son salon bleu sur un vague signe de la main avant de se réfugier dans sa chambre. Là, encore plus seul que d’habitude, il a laissé éclater une nouvelle fois son chagrin et pleuré celui qu’il respectait et aimait tant.

La villa Laurada – l’hacienda de Ramatuelle, où le rocker passe des « vacances studieuses » en fignolant sa grande rentrée parisienne du 15 septembre – est en deuil. Pour la mémoire de Michel, pour soutenir Babou (France Gall), Johnny est revenu à Paris pour les obsèques de celui qu’il surnommait « le poète ».

Pour la troisième fois en moins de deux ans, Johnny, l’homme qui ne pénètre jamais dans les cimetières, a dérogé à sa règle au nom de l’amitié. La première fois, c’était en Belgique, pour l’enterrement de son père, Léon Smet. La seconde fois, à Londres, il avait jeté dans la tombe de Mort Shuman une cassette de la chanson – « Dans un an, dans un jour » – que le grand compositeur avait écrite pour lui.

Le jeudi 6 août, au cimetière de Montmartre, le seul réconfort de Johnny a été la présence d’Adeline à ses côtés. Pour Michel Berger, Hallyday était toujours au rendez-vous de l’amitié. Voilà un peu plus d’un mois, dans « Paris Match », Johnny – à l’occasion de la sortie du disque « Double jeu » – rendait hommage à Michel et à France. A sa manière. Honnête et sincère. « Nous refaisions le monde jusqu’à 5 heures du matin. France est encore plus insomniaque que moi. Michel, lui, angoissé comme d’habitude, se posait et nous posait toutes les questions du monde. Ils ont réussi à m’apprivoiser, moi, le rebelle. Aujourd’hui, ils font partie de ma famille. »

La famille, le mot sacré chez Hallyday, lui qui n’en a jamais eu et qui se rêve inlassablement en patriarche de Ramatuelle. Peu avant la disparition de « l’homme fragile », Michel Berger et France Gall étaient venus dîner chez Johnny. Dans le patio tex-mex aux murs décorés de charges indiennes, ils avaient bâti des projets d’avenir autour du piano à queue laqué de blanc du chanteur : faire un nouveau disque. Ils voulaient retravailler ensemble pour retrouver les instants magiques de la création du « Chanteur abandonné » et de la mise en scène du premier Bercy de Hallyday. C’était en 1985.

« Dis, Michel, écris-moi une chanson a demandé Johnny.

– Non, répond Berger. Moi, je n’écris pas une chanson, je produis un album.

Eh bien, produis-moi un album », enchaîne Johnny.

Plus tard, Michel Berger avait confié : « Hallyday, c’est comme Piaf. On lui écrit une chanson et, en l’interprétant, il en fait autre chose. Il crée. C’est un merveilleux mélange de souffrance et de joie. »

Le 15 septembre, à Bercy, Johnny, mieux que quiconque, saura faire partager ce « merveilleux mélange » à des dizaines de milliers de fans en « chantant » son ami disparu.

Gilles Lhote


Jean-Michel Jarre : « II avait encore tant de musiques devant lui »

Même âge, départs similaires entre la musique et les études littéraires, chemins parallèles remplis de sons et de mots : quand je pense à Michel Berger, je me dis que l’accident, c’est de se réveiller vivant chaque matin. Nos chemins se sont croisés depuis vingt ans déjà au hasard d’un studio, d’un plateau, d’une radio …

La première fois, c’était dans un studio d’enregistrement derrière la gare d’Austerlitz : le Studio Gang. J’écrivais « Les mots bleus » pour Christophe, il composait « Message personnel » pour Françoise Hardy. Ce qui fait l’originalité du parcours de Michel Berger à partir de ce moment, c’est l’équilibre dans sa création entre la simplicité des mots et un son qui lui est propre. Mais son travail le plus personnel a certainement été celui de « producteur musical », l’équivalent sonore du metteur en scène au cinéma : l’aboutissement en studio de l’idée créée sur le papier. Il a réussi de manière inhabituelle à donner à ses interprètes des textes et des mélodies qui correspondent chaque fois à leur univers – jusqu’à l’osmose parfaite avec France, de « La déclaration » à « Double jeu ». Élégant Pygmalion de la chanson française, il a su proposer une alternative à la pop music anglo-saxonnes. A travers « Starmania », il a aussi réussi à imposer, avec succès, un genre quasi impossible en France : celui de la comédie musicale. Avec une approche à la fois cérébrale et populaire, il a sans cesse peaufiné, précisé son univers musical.

Michel Berger avait encore tant de musiques devant lui …

Par Arnaud Bizot, Gilles Lhote
Magazine : Paris Match
Date : 20 août 1992
Numéro : 2256

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