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France Gall : je chante pour retrouver le bonheur (Presse) Le Parisien

« Taratata » (France 2, 23h25) marquera, ce soir, le premier vrai retour à la scène – et un peu à la vie – d’une France Gall qu’on avait entrevue trop brièvement dans l’hommage rendu par la télévision à Michel Berger et qui, depuis la mort de ce dernier, s’était cantonnée auprès de ses enfants au plus absolu silence.

« Le Parisien ». – Après la mort de Michel, vous avez gardé le silence longtemps. Pourquoi ?

France Gall. – Vous savez, s’il n’y avait pas Bercy de plus en plus proche, il n’y aurait toujours pas un mot ni une photo. Outre que je n’en avais pas la force, je déteste me faire voir ou entendre en dehors de mes activités professionnelles.

Le déballage du malheur me gêne. Je crois qu’on a réussi à l’empêcher, que tout a été digne. Et puis, j’avais le droit au temps. Comme au poker, quand c’est à soi de distribuer les cartes.

« L.P. ». – Rechanter déjà, est-ce aussi, comme au poker, un coup de bluff avec le destin ?

F.G. – Je ne sais pas. C’est peut-être une diversion. C’est en tout cas, actuellement, mon seul accès à la joie. Je chante pour retrouver le bonheur. J’ai déjà lu dans la presse des titres du genre : « Son défi, par amour », bassement racoleurs et… inexact. Depuis que Michel est parti, je me rends compte, comme jamais, à quel point j’aime chanter. Ce n’est plus du plaisir, ça devient une passion.

« L.P. ». – Depuis que Michel est parti… Beaucoup de choses ont changé ?

F.G. – Tout a changé. Dans ma tête, déjà. Être veuve, pour commencer. Rien que le mot, difficile de l’admettre. Et puis, même si à quarante ans j’avais décidé de m’occuper un peu de moi, tout restait lié à ma tribu. C’était ma référence essentielle. Aujourd’hui, Michel me manque pour tout. Son intelligence et ses avis sur les choses ont laissé un vide incroyable.

« L.P. ». – Comme celui d’un père ?

F.G. – Non ! Mon père, je l’ai adoré mais, depuis sa mort, il y a trois ans, il ne me manque pas de la même façon. Michel, c’était un grand enfant génial avec moi, façon professeur Tournesol. Même quand il était sérieux, voire sinistre (rire), le regarder vivre nous comblait de joie. Avec les enfants, d’ailleurs, quand on parle de lui, on se rappelle toujours les moments drôles.

« L.P. ». – Pauline et Raphaël, comment avez-vous fait face à leur chagrin ?

F.G. – La souffrance des enfants, ça dépasse tout ce qu’on se croit capable d’assumer. Leur refus d’admettre les choses aussi. C’est pour ça que j’ai tenu à ce qu’ils assistent à l’enterrement. Ils ne voulaient pas, mais il fallait qu’ils voient… qu’ils croient. Je les avais préparés comme j’ai pu à l’incontournable mur des appareils photos. Ce jour-là, ils sont devenus des personnages publics, ce qui leur avait toujours été interdit. Ensuite, on a réécouté tous les disques de leur père et on a lu ensemble tous les articles sur le drame. Maintenant, ils participent à tout. On a choisi mon répertoire ensemble et ils sont venus aux premières répétitions. Ils ne voulaient pas que je refasse de la scène. Ce métier, la vie aussi, pour eux, désormais, c’est dangereux.

« L.P. ». – Comment les avez-vous convaincus ?

F.G. – En leur expliquant que je ne faisais cela pour personne d’autre que pour moi. En- leur disant le bonheur que j’éprouvais à faire vivre cet album et revivre les chansons de leur père. En leur faisant comprendre qu’il était essentiel qu’ils me soutiennent et que j’avais besoin qu’ils m’approuvent. En fait, ils étaient inquiets pour moi. Maintenant, ils sont hyper-concernés par le spectacle. Eux et moi, on vit notre petite vie, on s’aime comme des fous, on se touche tout le temps pour se rassurer. Ça se passe plutôt bien.

« L.P. ». – Et l’école ?

F.G. – On sait qu’il y a des cycles à respecter, des étapes qu’ont eues à franchir tous les enfants qui ont connu ce genre de drame.

« L.P. ». – Qui vous aide à les franchir ?

F.G. – Moi d’abord. Quand c’est arrivé, j’ai incroyablement assuré. Je me souviens que j’arrivais quand même à tout faire. Prévenir les gens, régler tous les problèmes, accueillir les proches. Je me souviens par exemple que j’ai voulu faire visiter notre maison à Jean-Jacques Goldman ou que j’ai été la seule à regarder entièrement l’émission qu’avait improvisée Michel Drucker. Et puis, il y a eu l’amour que m’ont manifesté les gens – et pas seulement les proches. L’expression serrer les rangs, je sais vraiment désormais ce qu’elle veut dire. Mais la solitude, cela vous surprend quand même, qu’on soit entouré ou non.

« L.P. ». – Pour votre couple, l’album « Double jeu », n’était-ce pas une sorte de second souffle ?

F.G. – Que Michel ait réussi presque contre son gré à me faire cet album, c’était sa preuve d’amour. Vous savez, quand on vit ensemble dix-huit ans et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est qu’il y a des choses très fortes. On était un couple particulier, rare dans ce métier, pas à l’eau de rose, parce que le bonheur n’est jamais simple, mais soudé pas les mêmes valeurs et par le même humour.

« L.P. ». – Ramatuelle, vous avez pu y retourner ?

F.G. – Oui, très vite et avec les enfants. C’est là qu’ils avaient vécu avec leur père pour la dernière fois. Il ne fallait pas laisser le malheur imprégner l’endroit. Il fallait, au contraire, y faire fleurir les bons souvenirs.

« L.P. ». – Le Sénégal, vous y allez encore ?

F.G. – Bien sûr, ce n’était pas une passade, mais un port d’ancrage. On est allés tous les trois passer Noël dans mon cabanon, histoire de ne pas voir passer Noël. Mais les choses ne sont pas si simples.

« L.P. ». -· Aujourd’hui, qu’est-ce que vous souhaitez ?

F.G. – Être heureuse le plus vite possible. Je sens qu’il se passe des choses nouvelles en moi. En fait, je voudrais surtout que le processus de cicatrisation s’accélère. Je guette les arcs-en-ciel.

« L.P. ». – Y en a-t-il déjà eu de beaux ?

F.G. – Bien sûr. Le dernier, c’était il y a quelques jours, pour l’anniversaire de Raphaël. On fêtait ça et, soudain, quelqu’un a sonné à la porte. Quand elle s’est ouverte, il y avait devant Raphaël son idole absolue, David Ginola, le footballeur du P.S.G. qu’il rêvait de rencontrer. C’était notre ami Gérard Holtz qui avait concocté ce cadeau. Pour Raphaël, cela aura été le plus bel anniversaire de sa vie et, pour moi, comme un sourire de l’avenir.

Journal Le Parisien
Propos recueillis par Alain Morel
10 et 11 avril 1993
Numéro : 15 115

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