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France Gall à coeur ouvert

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Après “Taratata”, sur France 2, elle est l’invitée de “Nulle part ailleurs” le 2 mars, sur Canal +, pour présenter son nouveau CD avec, en live, des chansons de Michel Berger.

De lui, de leurs enfants, de la maladie, elle parle avec une rare sincérité. Avant tout “pour dédramatiser” et puis parce que son métier, public, “impose une certaine dignité”.

Une femme en or. Ce trophée, l’un des cinq distinguant les femmes qui ont marqué 1993, elle le méritait sans doute plus encore que d’autres. Cette année-là, autant que la précédente, restera à jamais gravée dans sa mémoire. Avant son retour sur scène à Bercy, en avril – il a donc été différé -, France Gall entrait en clinique pour être opérée d’un cancer du sein.

La maladie, ce concert tant attendu, repoussé … Vous avez dû craquer ?

Vingt-quatre heures, oui. La première nuit que j’ai passée chez moi a été terrible. Je m’imaginais trimbalée d’un hôpital à l’autre. Possédée par quelque chose qui s’était emparé de moi à mon insu. Et puis j’ai songé à mes enfants. C’est affreux à dire, mais quand leur père est mort, j’ai pensé : je suis là, moi. Penser qu’ils risquaient de devenir orphelins, c’est insoutenable. Cette journée-là est le jour le plus malheureux de toute mon existence. Et pourtant, aujourd’hui, je considère tout ce qui est arrivé comme un cadeau.

Comme un cadeau !

Oui, quelque part j’ai eu le sentiment que je n’en avais pas encore eu assez avec la mort de Michel. Qu’il fallait que je me fasse vraiment peur pour aller au fond de moi. Cela m’a obligée à réfléchir davantage.

Que vous reste-t-il de cette épreuve supplémentaire ?

D’abord que la vérité, c’est mon truc ! Dans un premier mouvement, j’ai eu peur, si j’avouais ma maladie, que les gens se détournent de moi comme d’une pestiférée. Peur aussi qu’on ne me parle plus jamais normalement. Et puis, je n’avais pas envie que ma maladie devienne la conversation de bistrot de la France entière.

Qu’est-ce qui vous a décidée alors à parler de ce cancer ?

Un cancer du sein n’est pas une maladie honteuse. Il y a des maladies beaucoup plus graves. Dix femmes sur cent subissent ce que j’ai subi. J’ai tenu à parler pour dédramatiser. Pour éviter que des bruits amplifiés par certains viennent inquiéter mes enfants.

A eux aussi vous avez tout de suite dit la vérité ?

En partie. J’ai minimisé. Ce n’est pas facile à vivre, ce décalage entre la terreur que l’on sent au fond de soi et la nécessité de se montrer réaliste, optimiste.

On a le sentiment, depuis la mort de Michel Berger, que vous ne marchez qu’à la volonté. Certains ont trouvé curieux que vous paraissiez si gaie à la télé.

Je déteste que l’on s’apitoie sur moi. Je ne veux pas faire pleurer les gens, je veux les rendre gais. Je fais un métier qui impose une certaine dignité. Ce n’est pas toujours facile. On ne s’est pas rendu compte de l’effort que m’ont demandé certaines émissions de télévision. Demandez à l’équipe de “Fréquenstar”.

Pourquoi vous être imposé tout cela ?

Il fallait que j’affronte tout ce qui m’arrivait seule. Jusqu’en 1992, j’étais encore une petite fille. La mort de Michel, puis ma maladie m’ont fait prendre vingt ans à chaque fois. J’ai presque récupéré mon âge.

Depuis, vous avez enfin chanté à Bercy, en septembre, puis vous êtes partie en tournée. Quand vous étiez sur scène et que vous chantiez “Quelques mots d’amour” ou “Si maman si”, il y avait des larmes partout où vous êtes passée. Comment avez-vous fait, vous, pour les retenir ?

Je me raccroche à la musique, aux mots. Je me suis efforcée de ne pas penser à quoi que ce soit d’autre qu’aux chansons. Mais parfois, j’ai fermé les yeux ou tourné le dos quand l’émotion que me rendait le public m’envahissait.

Une incroyable ferveur.

Mon public a changé. C’est comme si les gens se rendaient à un rendez-vous d’amour. Ils viennent comme s’ils voulaient me dire qu’ils ont eu le courage de venir eux aussi “quand même”. Ils viennent comme s’ils se disaient que c’est la dernière fois. Cette tournée est ce qui m’est arrivé de plus heureux depuis deux ans. Je prends de la vie ce qui est à prendre. Je savoure. Je n’ai pas le sentiment d’avoir encore écrit le mot “fin”.

Et vos enfants qui étaient réticents à l’idée de vous voir seule sur scène.

Ils avaient peur que je n’y arrive pas. Ils avaient peur de la séparation. Parce qu’ils avaient envie de me protéger, de se sentir en sécurité auprès de moi. Je crois qu’à eux aussi cela a fait du bien. Que je fasse quelque chose par moi-même pour être heureuse, ça leur a donné du courage. Et ils adorent entendre en public la musique de leur père.

Ils sont venus vous rejoindre en tournée ?

Plusieurs fois. Je me suis débrouillée pour n’être pas trop absente de chez moi. J’étais de retour tous les week-ends. Mais ils sont venus aux vacances scolaires.

Les enfants, votre métier, c’est la première fois que vous assumez tout en même temps ?

Parfois, le soir quand je rentre chez moi, je m’aperçois que je suis seule dans la rue, que c’est moi dont les enfants guettent le bruit des clefs qu’on pose sur la table d’entrée. Je suis devenue le chef de famille. Je vis une vie d’homme. C’est ainsi, je n’ai pas le choix.

De quoi avez-vous envie ?

Le bonheur pour mon entourage, évidemment. Et pour moi, de parvenir à devenir plus sereine.

C’est vrai que vous vous tournez vers la spiritualité ?

Disons que je cherche. Pour Michel, tout s’arrêtait avec le dernier souffle. Quand j’ai vu Michel mort, j’ai senti qu’il y avait forcément quelque chose au-delà de la mort. Aujourd’hui, je me demande comment j’ai pu vivre jusqu’à 45 ans sans m’intéresser sérieusement à cela. Je lis des livres, je parle avec des amis. Peut-être vais-je en rester là. Je ne sais pas.

Et dans l’immédiat ?

Continuer à faire aimer la musique de Michel. La balader partout dans le monde.

En aidant des jeunes comme Droit de cité à débuter par exemple ?

Ils viennent d’un peu toutes les banlieues de Paris, Lyon, Marseille. Je crois que cette tournée a été importante pour eux. Moi, je l’avoue, j’avais besoin de leur enthousiasme, de leur fraîcheur. Je ne les ai pas aidés, ils m’ont aidée.

Vous allez vous offrir un peu de vacances …

Je me donne des rendez-vous réguliers avec l’Afrique où j’ai le sentiment de vivre une autre vie, dans une autre société. J’aime aussi séjourner au Canada, où nous avons une maison et où je me rends souvent l’été. Paris me stresse un peu.

Vous comptez y rester pour vos enfants ?

Les enfants ont besoin de vous et en même temps besoin de temps pour eux. Ils ont des chagrins très violents, puis des moments où ils ne sont que joie. Ils vivent au présent. Intensément. Je suis un peu comme eux maintenant. Michel disait de moi : “C’est une réaliste optimiste”. Je crois qu’il avait raison.

Martine BOURRILLOH – Photos Michel MARIZY

Magazine : Télé 7 Jours
Date : 26 février au 4 mars 1994
Numéro : 1761

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