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France Gall : Avec le temps, la solitude me fait moins peur (Presse) Ciné Télé Revue

Pour France Gall, cette fin d’année est celle d’une vraie renaissance.

Quatre ans après la disparition de Michel Berger, le 2 août 1992, la chanteuse, après une première tournée en solo, revit sur scène dans un tout nouveau récital, entourée de musiciens américains comme le guitariste de Sting, le bassiste et le batteur de Prince, le clavier de Stevie Wonder.

Sur la lancée de son triomphe à l’Olympia, cette femme exceptionnelle, dont le visage resplendit à nouveau, fait vibrer un public aux anges. Entre deux concerts, France nous a reçus dans l’appartement où elle vivait avec Michel Berger. Pour mieux se confier et voir l’avenir avec ses deux enfants, Pauline (17 ans) et Raphaël (15 ans).

C’est la première fois, en ouvrant les portes de votre appartement, que vous acceptez de montrer aux gens où vous viviez depuis des années. Est-ce une démarche symbolique ?

– Il y a aussi eu une époque où je portais des lunettes noires pour ne pas croiser le regard des autres. Une maison, c’est le reflet très intime de soi-même. Il faut n’avoir que des bonnes nouvelles à annoncer pour avoir envie d’en ouvrir les portes à tous les regards.

C’est le cas ?

– Oui (sourire). Je suis dans une période faste. Tout me réussit dans trois domaines essentiels.

Lesquels ?

– Mes enfants, ma vie et la musique.

Dans cet ordre-là ?

- Absolument. Même si la musique a pris une place ahurissante à laquelle je ne m’attendais pas.

La confiance en soi, est-ce la lutte contre le malheur ou le renouveau du bonheur qui permet de l’acquérir ?

– C’est le face-à-face avec soi-même. Quand on se retrouve seule avec tout à assumer, mais avec un héritage aussi exceptionnel que celui laissé par Michel, il faut s’y mettre, trouver ses solutions, avoir sa propre vision des choses. Humainement comme artistiquement. Quelques semaines avant sa mort, Michel m’a légué, à travers un testament, toute son œuvre. Je n’aurais jamais pu imaginer que cet honneur me reviendrait et, en même temps, c’est d’une grande tristesse pour moi.

Que ferez-vous plus tard ? Le répertoire de Michel n’est pas inépuisable.

– Le trésor est immense. Et puis, j’ai envie d’écouter ceux qui me poussent à écrire moi-même. Je suis suffisamment lucide sur son travail pour faire cet essai sans me fourvoyer. L’idée que je puisse m’installer, un jour, toute seule, dans un endroit comme ma maison de Dakar et, pour ne pas m’y ennuyer, m’y mettre à écrire, est un rêve fou. De deux choses l’une. Ou c’est bon … non pas la blanquette mais mes écrits (rires) … et ça voit le jour. Ou c’est pas bon et je me mets à la peinture ! Non, je rigole, je resterai dans la musique, moi.

Cette maison du Sénégal, enfin finie, est-elle votre oasis de paix ou votre bain de jouvence ?

– La première fois que je suis allée à Dakar, je devais avoir 20 ans. Je me suis retrouvée dans un hôtel face à une petite île qui m’a fait rêver. Ensuite, j’y suis revenue souvent, notamment avec Michel et Daniel Balavoine. Ill y a eu des fêtes et des fous rires mémorables. Et, à chaque fois, je fantasmais sur cet îlot si proche et si lointain qu’on ne peut atteindre qu’en pirogue. Un jour, j’ai traversé et j’ai vu une pancarte « A vendre » sur une maison. C’était une ferme normande ! Je m’en fichais, car je savais que je changerais tout. C’était une folie, mais elle continue à tenir la route. Ça me fait plaisir et, en même temps, ça me fait rire d’avoir une maison à cet endroit. Ce n’est quand même pas ce qu’il y a de plus pratique ! (Rires.) En fait, cette maison me permet de respirer. Et puis, j’adore les gens de là-bas.

Ce peuple noir qui, écrivait Michel dans « Elle, elle l’a », « Se balance entre l’amour et le désespoir », quel « je ne sais quoi » lui trouvez-vous ?

– Une sorte de naïveté que j’aime. Une vraie gentillesse. Une profondeur. Ils n’ont pas que des qualités, évidemment. Par exemple, dès qu’ils sont au pouvoir, ils pètent les plombs. Je me demande s’il y a une grande prise de conscience des dirigeants. Cela dit, en France, il arrive qu’on chasse les femmes et les enfants d’une église !

Les enfants, venons-en à eux. Comment vont les vôtres ?

– Merveilleusement bien et, il y a peu de temps encore, c’était quasiment inespéré. Pauline et Raphaël m’émerveillent. Je crois pouvoir dire que nous avons une relation réellement exceptionnelle.

Vous travaillez beaucoup et vous avez de nombreux projets de départs lointains. Comment le vivent-ils ?

– Après la tournée française et les vacances de fin d’année, il est possible que je parte au Japon, au Brésil ou au Canada, afin d’y exporter la musique de Michel. En fait, avec les enfants, nous nous préparons psychologiquement à ces séparations. Nous alternons les absences avec de longues périodes de vie quasi fusionnelle. Cet été, par exemple, on a passé deux mois à Ramatuelle en osmose totale. Je suis même partie passer une semaine à Venise avec Pauline.

Il parait qu’elle a beaucoup de dons en dessin et que Raphaël passe son temps à chanter.

– C’est vrai. Mais Raphaël est comme moi, dur avec lui-même. Il faisait aussi beaucoup de piano et il vient de renoncer à tout cela pour ne pas souffrir de la comparaison avec son père.

Comment se sont déroulées ces vacances ramatuelloises ?

– Calmement. Familiales et amicales. Un peu de bateau. Un nouveau chien, une pelletée de feux d’artifice et le grand calme pour penser et préparer mon spectacle. Je ne suis pas quelqu’un qui s’agite.

Même revenue à Paris ?

– Oui, oui. Après m’être bien étourdie et avoir fait la fofolle quelque temps, je n’ai plus du tout envie de sortir. Finie la danse jusqu’à cinq heures du matin. Je ne vais plus au théâtre, ni au ciné, ni même au restaurant. Je suis hyper-heureuse de rentrer chez moi avec mes enfants et leurs copains, avec mes objets et la musique. Et puis, comme vous l’avez dit, je travaille énormément.

Après la mort de Michel, vous avez beaucoup modifié le cadre de votre appartement ?

– Je ne l’ai pas plus modifié que d’habitude. J’ai toujours tout changé tous les six mois. Un décor, il faut que ça bouge. En ce moment, j’ai tendance à beaucoup vider, mais je reste fidèle aux objets qui comptent. On en a acheté pas mal avec Michel. Ils sont chargés de souvenirs mais, avant tout, ils sont beaux. Et puis, je suis en pleine période d’accrochage ! Dans ma chambre, par exemple, j’ai accroché trente-six photos d’indiens, signées Curtis. De véritables merveilles. Mes amis se demandent comment je fais pour dormir avec ces vieilles têtes toutes ridées. Eux, ça leur fait peur. Moi, ça me calme. De toute façon, cet appartement a une si forte personnalité qu’elle survit à tous mes délires. (Rires.)

Quelques délires de ménagère, aussi ?

– Quand j’ai le temps, je prends un plaisir sensuel à cuisiner. Et puis, ça fait plaisir à mes enfants. A part ça, ma mère m’a appris à savoir tenir une maison. Et mon signe (Balance) fait le reste. Qu’est-ce que j’aime être chez moi !

Il y a quelques mois, nous confiant que vous n’auriez pas envie de cacher votre bonheur, à la question « êtes-vous amoureuse ? », vous aviez répondu que seul le temps donnerait son verdict…

– C’est vrai, mais notre histoire n’a qu’un an et je ne suis pas encore en veine de confidences. Un an, c’est un peu court pour énoncer des certitudes ! Et quoi qu’il en soit, mon actualité, mon urgence, c’est mon spectacle. C’est pour cela qu’on se voit et qu’on se parle.

Faire concilier sa « vie », comme vous dites, avec un amour passionné pour son métier, c’est possible?

– Plus ça va, plus je pense qu’un homme dans ma vie ne peut pas être quelqu’un d’étranger au métier. J’ai eu une petite histoire avec un type qui n’avait rien à voir avec la musique. Je savais qu’à la longue, ça ne pouvait pas durer. Très vite, on ne sait plus de quoi parler !

On peut s’aimer en silence !

– Pas moi (rires.)

Par amour, ne pourriez-vous pas renoncer à la musique ?

– Non … je ne crois pas qu’un mec pourrait me faire quitter ce métier. Et puis, comment m’enticher de quelqu’un qui se soucierait aussi peu de mes désirs, de mes passions ? De toute façon … je ne cherche personne (sourire).

Faites-vous des projets d’avenir ?

– Tirer des plans sur la comète n’est pas mon truc. Je n’ai d’ailleurs pas envie de savoir ce qui se passera dans un an ou plus. Cela ne m’empêche pas d’être optimiste et d’aspirer à tous les bonheurs. Je sens d’ailleurs mes angoisses s’envoler une à une. Le temps qui passe, la solitude me font moins peur. J’ai de plus en plus soif de vie, de connaissance, de rire. Mais ça, cela va quand même être vraiment difficile, car j’ai le sentiment d’avoir perdu mon vrai rire. Cela m’embête beaucoup ! Autour de moi, en tout cas, on me trouve sereine.

Cela se lit sur vos sourires. Cela s’entend aussi quand vous chantez …

– En peu de temps, j’ai quand même vécu pas mal de choses. Cela s’entend forcément. Ma voix est à la fois plus sereine et plus grave. D’autant que Michel me faisait chanter dans une tonalité plus haute et que, finalement, je ne m’aime pas dans les aigus.

Le public, comment avez-vous vécu son regard au fil des épreuves que vous avez traversées?

– J’ai souvent dit qu’après la disparition de Michel, il m’avait formidablement aidée. On va finir par trouver ça démago. Pourtant, c’est vrai !

Que vous inspire cette phrase de Michel : « On garde cette blessure qui ne change rien, qui change tout » ?

– J’ai juste envie de répondre par le titre de la chanson dont elle est extraite : « évidemment » !

Dans « Résiste », il écrivait aussi : « Prouve que tu existes, cherche ton bonheur partout » …

– Il a aussi écrit « Bats-toi ». Cela fait partie des petits conseils qu’il prodiguait à travers ses chansons.

Magazine : Ciné Télé Revue
Entretien : Alain Houstraete-Morel
Date : 21 Novembre 1996
Numéro : 47

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