spot_img

C’est important de croire en soi (Presse)

L’article

Née sous le signe de la Balance, elle se définit comme une femme réaliste mais optimiste. Elle a, aujourd’hui, surmonté sa période sombre. Son disque, s’il est un hommage à Michel Berger est aussi et surtout une manière de redevenir elle-même et d’aller de l’avant.

France Gall revient, et c’est tant mieux. Avec un album intitulé « France » (WEA) tout simplement, où elle chante Michel Berger, évidemment.

Un album épuré, émouvant, qui balance entre le rire et les larmes, entre les idées noires qui peuplent les nuits blanches et le jour qui se lève, quand même. Forte de cet album, qu’elle a porté toute seule, pour la première fois, France Gall est rayonnante. Si jolie, si menue, mais pas si fragile ! Avec une dignité qui force le respect, elle raconte le chemin qu’elle a suivi pour arriver à ce qu’elle est aujourd’hui : une femme équilibrée, au bord d’être heureuse.

ELLE. Quel a été le déclic qui vous a donné envie de faire cet album ?

FRANCE GALL. Partir ! Parce que c’était un peu « lourd » pour moi en France, à cause des événements de la vie, de la pression. Partir faire le point, respirer. Partir et être comme tout le monde, pouvoir sortir sans qu’on me regarde, sans avoir un objectif braqué sur moi, pouvoir faire de la bicyclette avec les enfants. Ce sont des petits détails, mais qui peuvent changer la vie. D’ailleurs, mes enfants avaient aussi formidablement envie de partir.

ELLE. Et pourquoi avez-vous choisi de vous installer à Los Angeles ?

F.G. A cause du soleil ! J’avais envie de sauter un hiver et de voir le ciel bleu.

ELLE. Et l’album dans tout ça, comment est-il né ?

F.G. Une fois que j’ai décidé de partir, je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire pour ne pas me suicider pendant que les enfants seraient à l’école ! Alors, je me suis dit que j’allais faire de la musique.

ELLE. Pas avec n’importe qui, puisque vous avez travaillé avec le producteur de Prince !

F.G. J’ai travaillé avec l’équipe de Paisley Park, que Prince a créée et avec laquelle il travaille depuis dix ans, et aussi avec Andrew Stoker, le producteur de Sting, et aussi avec des Blacks, parce que j’aime la musique qui groove : Marcus Miller, qui est presque un mythe, et Captain Kirk, qui a fait des rythmiques d’enfer. En tout, j’ai travaillé avec quatre producteurs.

ELLE. Mais le chef, c’était vous !

F.G. Si je les avais laissés faire, ce ne serait pas le même album, on entendrait une voix noyée d’échos, plus aiguë, avec beaucoup de cordes, de clochettes, plein de trucs ! Alors que moi, je voulais un album sans fioritures, d’une grande pureté, j’avais envie de retrouver les vrais sons des instruments, avec ma voix devant.

ELLE. Elle est plus grave qu’avant, non ? On dirait presque que vous avez changé de voix !

F.G. Michel me faisait chanter dans le ton dans lequel il composait, qui était toujours trop haut pour moi ! Et comme il ne voulait pas changer, je me pliais à ça. Mais moi, contrairement à ce qu’on pourrait penser, j’ai une voix grave ! Et, pour la première fois, j’ai imposé mon timbre naturel.

ELLE. Comment avez-vous choisi les treize titres qui composent l’album ?

F.G. J’ai écouté toutes les chansons de Michel, les siennes, les miennes, celles qu’il avait écrites pour Johnny et Françoise Hardy. Et puis, j’ai sélectionné et j’en ai gardé treize. Mon idée, c’était de donner la palette la plus large des possibilités musicales de Michel, qui sont extraordinaires. Et aussi de choisir ses chansons les plus universelles pour aller porter cet album un peu partout dans le monde. Je sais que c’est quelque chose qu’il souhaitait, que sa musique sorte de son pays. J’ai envie qu’on l’aime aussi ailleurs qu’en France.

ELLE. Dans les concerts que vous avez donnés après la mort de Michel, vous aviez choisi de ne pas chanter des chansons comme « Plus haut, celui que j’aime vit dans un monde plus haut », qui pouvaient donner lieu à des interprétations. Or, « Plus haut » est le premier single de votre nouvel album, pourquoi ?

F.G. Je n’avais pas chanté « Plus haut » en concert, parce que je m’étais dit que ça allait me retomber dessus, ce texte-là ! Je ne voulais pas faire larmoyer les gens, je déteste ça. Mais, en préparant l’album, je me suis dit que je n’allais pas me priver de cette chanson, d’abord parce que je l’aime, et ensuite parce qu’elle me fascine. Je n’en reviens pas que Michel ait écrit ce texte en 1981 ! Quand j’ai enregistré « Plus haut » en studio, j’avais la chair de poule tellement je trouvais que c’était incroyable, ce texte écrit il y a quinze ans, et qui est tellement fort et proche de la réalité aujourd’hui.

ELLE. Justement, qu’avez-vous ressenti en vous glissant dans les mots de Michel ?

F.G. En studio, on passe de l’euphorie quand ça va bien à la souffrance quand on n’y arrive pas. Mais, moi, je pourrais passer ma vie en studio tellement j’aime ça ! Parce que c’est le moment où une musique prend forme, et que j’adore tout ce qui se concrétise, tout ce qui se crée. Pour prendre un exemple dans le quotidien, j’aime bien mettre la table, mais je n’aime pas la défaire !

ELLE. Michel disait : « Je suis l’air, et France la terre. »

F.G. Il disait aussi que je suis une réaliste optimiste.

ELLE. Et vous trouvez que cela vous correspond ?

F.G. Oh oui ! Par l’éducation que j’ai reçue et par mon double signe de la Balance, je suis quelqu’un d’assez équilibré. J’adore la vie ! Je me réjouis quand il fait beau le matin, d’être dans un joli appartement, de faire un bouquet de fleurs ! J’adore la vie et, en même temps, je la trouve épouvantable. Quand j’ai appris qu’un SDF avait été brûlé vif dans la rue, ça m’a fait un tel choc que j’ai vomi. Je suis bouleversée par la violence du monde. Quand on souffre de la souffrance des autres, ou bien on essaye de voir les choses positives, ou alors on balance tout pour se vouer aux autres et on devient Mère Teresa ou l’abbé Pierre ! Ce n’est pas une chose que j’exclus, peut-être qu’un jour je balancerai tout !

ELLE. Où puisez-vous cet amour de la vie, malgré toutes les épreuves que vous avez traversées ?

F.G. Je me dis que j’ai eu beaucoup de chance. Que les drames que je traverse, beaucoup de gens les traversent aussi, mais sans avoir le confort dans lequel je vis, l’entourage que j’ai, l’amour que je sens autour de moi, de mes amis mais surtout de tous ceux que je ne connais pas. Tous ces gens qui ont souffert et pleuré avec moi au moment de l’enterrement de Michel m’ont aidée énormément. Je suis moins seule que les autres. J’ai beaucoup de chance.

ELLE. C’est paradoxal de vous entendre dire ça …

F.G. Je crois qu’on doit souffrir pour avancer et grandir. Et je crois aussi que tout le monde doit souffrir à un moment donné de sa vie, au début, au milieu ou à la fin, je ne sais pas. Moi, ça a été au milieu mais, maintenant, c’est derrière moi, j’ai traversé ma période sombre et je vais sûrement entrer dans une période paradisiaque ! (Elle éclate de rire.)

ELLE. Vous avez toujours été aussi optimiste ?

F.G. Pas du tout ! Je ne suis plus du tout la même femme. Et ce n’est pas seulement une question d’être à l’aise dans ses baskets. Je suis plus heureuse parce que je comprends mieux le sens de la vie, parce que je me suis posé beaucoup de questions auxquelles des livres m’ont, d’une certaine manière, répondu. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être moi. Avant, j’étais la mère de mes enfants, la femme de Michel, l’amie idéale, la maîtresse de maison … Et moi, je me mettais de côté, je ne voulais pas me mettre en face de moi. Je suis très riche et très forte des dix-huit ans que j’ai passés avec Michel, mais, aujourd’hui, je crois que je suis davantage moi.

ELLE. Vous refusez toujours de vous apitoyer sur vous-même …

F.G. Mais je ne suis pas non plus dure avec moi ! Je m’aime bien, je trouve que je suis quelqu’un d’assez bien !

ELLE. Vous ne ressemblez pas du tout à l’image que donnent de vous certains journaux : une femme triste mais aussi courageuse.

F.G. Quand j’ai fait Bercy, sur toutes les couvertures de journaux, on lisait : « En hommage à Michel, elle fait Bercy. » Ça m’a fait du mal parce que ce n’est pas comme ça que je vois les choses. Je ne veux pas jouer sur la mort de Michel, sur ma tristesse, c’est impossible ! Je n’aime pas quand on me présente comme une femme dans le malheur, et qu’on me donne le sentiment que je joue de mon malheur. Je ne veux pas qu’on parle à ma place, je ne peux pas le supporter ! Pour moi, il ne s’agit pas d’oublier ou d’enterrer, la preuve, c’est cet album. Mais quand Michel est mort, j’ai essayé de faire son deuil le plus vite possible. Je pensais que c’était vraiment la chose la plus intelligente à faire. Et je crois que j’ai réussi. Aujourd’hui, je ne pense pas avec tristesse à Michel. Et je pense que c’est ça, faire son deuil, c’est arriver à y penser, sans recevoir un coup de poignard dans le cœur. J’y suis arrivée et j’en suis fière.

ELLE. Vous vous épatez ?

F.G. Oui, je suis vachement contente de moi ! Et c’est formidable de s’aimer, d’avoir confiance, de croire en soi. Si on ne s’aime pas, personne ne peut vous aimer !

ELLE. Vous avez repris une chanson de Michel qui s’appelle « Que l’amour est bizarre ». Vous croyez que l’amour est bizarre ?

F.G. Oui, c’est complètement bizarre l’amour ! Ça vous tombe dessus, même si ça ne vous arrange pas, avec cette personne-là et pas une autre. Mais c’est comme ça, on n’y peut rien. Parfois, ce n’est pas le bon moment. Par exemple, Michel, je l’ai rencontré plusieurs fois avant qu’on tombe amoureux. On s’est croisés, on a dîné, on s’est vus, mais ce n’était pas le bon moment.

ELLE. Et après ?

F.G. J’ai entendu son premier disque à la radio, et, immédiatement, je me suis dit : « Ce sera lui ! ». J’ai été bouleversée par sa musique, j’ai immédiatement eu envie de travailler avec lui et de le rencontrer.

ELLE. Vous êtes tombée amoureuse de sa musique avant de tomber amoureuse de lui !

F.G. Mais ses chansons, c’était tellement lui que je ne pouvais absolument pas faire autrement que de tomber amoureuse de lui ! « Que l’amour est bizarre » est la première chanson qu’il a écrite et chantée après m’avoir rencontrée.

ELLE. Dans l’interview que vous avez donnée au magazine ELLE juste après la mort de Michel, vous disiez : « J’ai été quelqu’un d’extraordinairement heureux. Et je veux l’être encore. » Aujourd’hui vous êtes heureuse …

F.G. Si la vie est un peu plus douce, je pense que je vais arriver à être heureuse, oui.

ELLE. Et amoureuse ?

F.G. Il n’y a que le temps qui va pouvoir me le dire. Je suis sûre que je vais vivre une histoire ou des histoires d’amour, je l’espère, je suis prête. Je ne vois pas pourquoi ma vie de femme devrait s’arrêter.

ELLE. Vous avez un rêve ?

F.G. Oui, être sereine, mais à haut niveau ! Être sereine, pour moi, c’est pouvoir passer des journées entières sans voir personne, sans parler, et être heureuse. Les gens qui peuvent vivre comme ça ont un éclat dans les yeux qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Moi, je crois que j’aimerais un jour avoir cet éclat dans les yeux. Pour ça, il faut se détacher totalement de tout. Moi, je suis encore trop attachée à mes maisons, mes objets, au temps qu’il fait, à un bon repas … Le bâton de pèlerin, c’est pas encore pour demain !

Magazine : ELLE
Par Olivia de Lamberterie
Photo de Kate Barry
Date : 1er avril 1996
Numéro : 2622

Les photos

À découvrir

À découvrir