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Que sont les idoles devenues ? (Presse)

L’article retranscrit

Cet été, la mort de Michel Berger faisait cruellement resurgir dans nos mémoires la nostalgie des années 60.

Le temps des yé-yé. Pour certains, leur jeunesse. Pour d’autres, une génération de légende. Ils faisaient danser tous les garçons et les filles de leur âge.

Ils avaient leur émission à Europe n°1 et leur magazine portant le même nom: “Salut les copains”. Ils avaient aussi leur photographe, Jean-Marie Périer, qui a réussi l’exploit, le mardi 12 avril 1966, de réunir quarante-sept idoles des jeunes dans le même studio.

“Paris Match” renouvelle aujourd’hui l’exploit de retrouver tous ceux qui restent. Il y a ceux qui ont disparu, comme Claude François, Serge Gainsbourg et, donc, Michel Berger. Il y a ceux qui continuent à se tenir en haut de l’affiche, comme Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, France Gall. Il y a ceux qui ont abandonné la scène, mais pas le showbiz. Et puis, enfin, il y a ceux qui ont bifurqué vers d’autres réussites ou le naufrage. Benjamin, à droite de Françoise Hardy, a été retrouvé par notre reporter Jean Ker. Il est clochard à Montparnasse. On le croyait disparu à Katmandou.

Le jour de la photo, France Gall et Michel Berger ne s’étaient même pas vus ….

Elle est arrivée là, dans ce grand studio de la rue Carnot, à Paris, avec toute l’insouciance de la jeunesse. Sur son carnet de rendez-vous, sa secrétaire avait noté : “Mardi 12 avril 1966, 16 heures. Photo de groupe “S.L.C.” Jean-Marie Périer.”

Alors elle y est allée sans se poser plus de questions, parce que ce photographe-là, ce journal-là faisaient partie de son univers quotidien depuis la sortie de son tout premier 45-tours, “Ne sois pas si bête”, enregistré à 16 ans, en novembre 1963. France Gall en vacances à Noirmoutier. France Gall et ses frères jumeaux. Tout, tout, tout sur France Gall. .. Les articles qui lui étaient consacrés portaient des titres qui ressemblaient & des noms de romans pour jeunes filles en fleurs. D’ailleurs, celles-ci et les « minets» que chantera Jacques Dutronc quelques mois plus tard n’étaient pas insensibles du tout à ses airs d’adolescente bien moderne. Sur cette fameuse photo, dont personne à l’époque n’aurait pu mesurer l’impact futur, il y a Françoise la romantique, Sheila la petite fille de Français moyens, Sylvie la vedette mariée depuis un an à l’idole des jeunes, France et les autres … Richard Anthony, Adamo et Hugues Aufray, par exemple, avec qui la petite blonde était partie en tournée à travers la France. Ce qui la différenciait des autres, c’était d’interpréter des textes originaux écrits spécialement pour elle par les meilleurs auteurs français. A l’heure où chacun y allait de son adaptation de standards anglais ou américains, c’était déjà prendre un risque. Se détacher de cette vague du yé-yé. Oser affirmer sa personnalité. Celle-ci était d’ailleurs double. Ce qui la fit longtemps naviguer entre deux styles. D’un côté, ce qui correspondait à son jeune âge, il y avait “Sacré Charlemagne”.”Les rubans et la fleur”, des titres concoctés par son père, Robert Gall (auteur également de “La mamma”, pour Charles Aznavour). De l’autre, et c’était en cela que résidait son avant-gardisme, des textes comme “Attends ou va-t’en”, “N’écoute pas les idoles”, “Laisse tomber les filles”, signés Gainsbourg. A propos de cette dualité, dans les pages de “S.L.C.”, elle déclarait: “J’ai une vraie voix de gamine, et c’est probablement ce qui fait qu’on ne me prend pas toujours au sérieux.”

Il est vrai que lorsqu’on est une petite blonde mignonne avec un timbre acidulé, quoi qu’on dise, quoi qu’on chante, on reste, aux yeux de certains, une ravissante idiote. Les clichés sont parfois bien difficiles à combattre. Dans un autre numéro du même magazine, elle s’interrogeait : “Demain? Je vais sûrement évoluer encore, mûrir, vieillir, quoi. .. Je le souhaite un peu.”

Un discours que reprendra à son compte, à quelques variantes près et quelques années plus tard, Vanessa Paradis après l’enregistrement de “Joe le taxi”. C’est avec Serge Gainsbourg que Vanessa gagnera la considération d’un public adulte. C’est avec Serge Gainsbourg, déjà, que France Gall gagna, elle, en 1965, le Grand Prix de l’Eurovision avec “Poupée de cire, poupée de son”. Egérie ? Conquête ? On a beaucoup parlé de ce couple incongru pendant leurs cinq années de collaboration. En réalité, il n’y avait que respect et admiration entre le compositeur et l’interprète, qui n’ont jamais cessé de se vouvoyer. Peu prolixe concernant ses débuts, France confia pourtant un jour dans une interview: “Lorsque mon père m’a proposé d’enregistrer un disque, j’ai accepté parce que je rêvais depuis longtemps de faire quelque chose qui sortirait de l’ordinaire. Quelque chose qui ferait de moi une personne pas comme les autres. Et puis, c’était un bon moyen de ne pas redoubler ma classe de troisième ! Mais, en réalité, je me suis rendu compte très vite que je n’aimais pas la façon dont on me faisait faire ce métier. J’étais très perdue, perturbée, pas heureuse. J’avais la désagréable sensation d’être vendue à longueur de journée, comme un produit.”

Chanteuse dans l’âme, elle prendra toujours, en revanche, beaucoup de plaisir lors des séances d’enregistrement. “J’ai adoré toutes les chansons que Serge a écrites pour moi. Toutes, y compris “Les sucettes à l’anis”.” On se souviendra du scandale provoqué par ce texte à double sens. Et, bien plus tard, Lio récidiva dans le genre Lolita avec “Banana Split”. Sur cette photo, puisque c’est en fait elle l’héroïne de notre histoire, il y a aussi Claude Ciari, Frankie Jordan, Eileen, Jocelyne … Des noms qui ne trouvent plus leur place parmi nos chouchous d’aujourd’hui. Il s’en est fallu de peu pour que France Gall ne fasse partie de ceux qui “ont été” et que l’on a oubliés.

“Spectatrice de ma vie, je faisais une totale confiance à ceux qui m’entouraient, me dirigeaient. Je ne disais rien, j’apprenais. Et c’est comme ça que j’ai su, un jour, que je ne voulais plus faire ce métier tel qu’on le concevait pour moi. J’ai tout arrêté.”

Retirée dans l’Yonne, là où se trouvent ses origines familiales, elle prépare des confitures, cultive son jardin et réalise après quatre années de retraite qu’elle est pourtant réellement faite pour chanter. D’ailleurs, la radio n’est jamais très loin. En bruit de fond, un jeune homme, ancien étudiant en philosophie, fredonne “Attends-moi”. Il s’appelle Michel Berger.

“Ses mots étaient les miens, sa musique était exactement celle que je rêvais d’interpréter, dira France. Avec lui, j’ai senti que j’avais une chance d’être enfin en accord avec moi, même avec ce métier si difficile.”

Elle ne s’était pas trompée, déclarant lors de la cérémonie des Victoires de la musique, en 1988: “Je ne crois pas qu’il puisse y avoir sur terre une chanteuse plus heureuse que moi.

En 1966, assis à quelques mètres à peine l’un de l’autre, pour les besoins d’une photo, ils ne s’étaient pas vus …

Magazine : Paris Match
par Veronick Dokan
Date : 7 janvier 1993
Numéro : 2276

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