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France Gall, la nostalgie du bonheur (presse) Paris Match

Dans le cœur de France, le sourire de Michel n’a pas pâli. Et pourtant, depuis 10 ans il ne vit plus qu’à travers ses refrains.

C’est sans doute le seul démenti infligé à l’artiste qui prédisait en 1985 : « Dans dix ans, dans vingt ans, on ne se souviendra plus de ce que j’ai fait. » On s’en souvient si bien que, depuis sa mort, les émissions consacrées au couple ont attiré des millions de téléspectateurs.

France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger. C’est France qui l’a réalisé ainsi qu’un album-souvenir, « Michel Berger, si le bonheur existe », qu’elle vient de publier aux éditions du Cherche-Midi. Un démenti en images à l’homme aimé qui répétait : « tout est possible … mis à part d’être heureux. »

Les copains … ce fut d’abord ceux du lycée Carnot. « Son seul problème, s’amusait à dire Daniel Balavoine, c’est qu’il ne pourra jamais nous faire croire qu’il a vu des voyous ailleurs qu’à la télévision. » Michel était né plaine Monceau, à Paris, d’une pianiste-concertiste, Annette Haas Hamburger, et d’un professeur de médecine, chirurgien mondialement connu en néphrologie. Jusqu’au moment de découvrir Ray Charles, à 13 ans, il suivit sagement l’enseignement musical classique de sa mère et de sa grand-mère. Un voyage aux Etats-Unis acheva la métamorphose : « Je suis rentré, j’ai tout déchiré et j’ai tout recommencé », confiait-il. Mais sur la célèbre photo où Jean-Marie Périer a réuni toute la génération des yé-yé, Michel semble déjà faire bande à part. Bouleversé par le rock’ n’roll, il n’avait pas oublié sa première idole : « Aujourd’hui, demanda-t-il à Elton John, Chopin se produirait-il devant un très large public ? »

« Il composait seul, écrit France Gall, mais jamais très loin de ses enfants. »

Pauline est née en 1978, quelques mois avant le triomphe de « Starmania ». Puis c’est Raphaël trois ans plus tard. Le bonheur est là, mais pour peu de temps. En 1982, alors que Michel vient de perdre son frère ainé d’une sclérose en plaque, on découvre que la petite fille est atteinte d’une maladie génétique, la mucoviscidose.

Cependant, il fera tout pour que Pauline mène une enfance comme les autres. Il disparait alors que l’aînée à 13 ans et le cadet seulement 10 ans.

« Il aurait mal vécu sans cet équilibre : les siens et la musique, écrit France Gall. Mais la famille pour lui, c’était l’essentiel, ce qu’il aurait choisi s’il avait fallu choisir. C’est cette harmonie qui lui a permis de créer autant. »

« On vivait ensemble, on travaillait ensemble, on enregistrait ensemble et on aimait cela », se souvient France avec émotion. Pendant près de deux décennies, ils ont partagé la même passion, à la fois dévorante et magique, pour la musique. Le rituel des séances d’enregistrement était immuable ; Pendant que les musiciens s’installaient, Michel s’asseyait au piano et il commençait à jouer la chanson pour leur « mettre l’harmonie à l’oreille ». Perfectionniste, il ne voulait travailler qu’avec les meilleurs solistes, les meilleurs choristes, les meilleurs techniciens. Parfois, déçu par l’orchestration, il jetait une partition qu’il fallait aller chercher dans la corbeille pour le convaincre de la reprendre : c’est ainsi que « Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux » a pu voir le jour. Et la fatigue qui les laissait brisés au petit matin, France et lui, avait toujours un indicible goût de bonheur.

Interview de France Gall par Dany Jucaud

Paris Match. Après un silence de plusieurs années, en deux ans, vous avez réalisé quatre grands projets : votre autoportrait, celui de Michel, qui sortira bientôt sur TF1, un livre de photos et l’intégrale de sa musique. Vous aviez peur qu’on vous oubli ?

France Gall. J’ai fait ce que je pense que Michel aurait fait pour moi si l’inverse s’était produit. Si c’est moi qui avais disparu, il aurait mis un point d’honneur à continuer à me faire exister et à me mettre en valeur. J’ai essayé de le montrer sous un jour un peu différent de celui sous lequel les gens le connaissaient, sans pour autant le trahir. Je suis la personne qui le connaissait le mieux au monde. Je me devais de faire ce livre, comme ce portrait. Personne d’autre n’aurait pu le faire de cette manière. Je ne fais que rendre à Michel ce qu’il m’a donné.

P.M. A un moment ou à un autre, vous êtes-vous interdit de montrer ou de dire certaines choses ?

F.G. Dans mon autoportrait, je n’avais rien laissé dans l’ombre. Je révélais des choses dont je n’avais encore jamais parlé, comme certaines chansons que Gainsbourg m’avait fait chanter et qui m’avaient profondément blessée. Dans celui de Michel, j’ai pris le parti de montrer le côté humain essentiel plutôt que ce qui était anecdotique.

P.M. Comme quoi par exemple ?

F.G. C’était un fou de chocolat, il en cachait partout dans la maison, il possédait une collection de Dinky Toys extraordinaire. Était-ce vraiment important de le dire ? J’ai préféré montrer que c’était un homme rare. Quelqu’un de bien.

P.M. Mettre à plat toute une vie, trier des milliers de photos de ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus là, se remémorer les jours heureux, n’est- ce pas se replonger à coup sûr dans la douleur ?

F.G. Au contraire ! C’était passionnant de faire cette recherche. Tout ce qui concerne Michel m’amuse. Quand je regarde ses photos aujourd’hui, je souris de tendresse. Michel m’a toujours fait rire, et il continue de le faire. Je sais que ça a choqué des gens, mais dès le lendemain de sa mort j’écoutais sa musique. Je n’avais pas le choix. J’ai décidé qu’il ne fallait pas que ça me rende triste. De même quand je voyais une photo de lui ou un film. Car je savais que ça allait être mon futur, que je le veuille ou non.

P.M. C’est facile d’exercer un contrôle sur son intellect, mais beaucoup moins sur ses émotions. D’où vous vient cette force incroyable ?

F.G. J’aime profondément la vie et je veux lui faire honneur. Je ne me souviens plus très bien comment j’étais du temps de Michel, mais j’ai décidé de vivre cette putain de vie le mieux possible. Le départ de Michel, celui de Pauline m’ont ancrée plus que jamais dans le réel. Aujourd’hui, je vis l’instant présent à fond, sans me poser de questions.

P.M. Au cours de vos recherches, avez-vous découvert une facette de sa personnalité que vous ne connaissiez pas ?

F.G. Non. Michel était un pur artiste, toujours insatisfait parce qu’il recherchait la perfection et qu’il avait l’impression de ne jamais l’atteindre. Extrêmement élégant dans sa relation avec l’autre, il gardait une certaine distance avec le monde. En même temps, il était de plain-pied dedans. C’était un écorché vif avec des colères d’adolescent, une grande intégrité, intense et léger à la fois. Comme il n’était pas familier de nature, on en déduisait que c’était quelqu’un de froid et de sévère. Simplement il n’était pas du tout showbiz. C’était un protestant qui avait eu une éducation stricte dont il ne s’est jamais débarrassé. La première fois que je me suis assise au piano à côté de lui et qu’il m’a fait chanter, j’ai eu tout à coup l’impression d’être enfin à ma place dans la chanson. Tout s’est apaisé.

P.M. C’est là bien sûr que vous vous êtes dit : “Cet homme est l’homme de ma vie !”

F.G. Pas du tout ! Je vivais à l’époque avec quelqu’un, Michel aussi. Il fallait d’abord rompre avec nos vies passées, ce n’était pas évident.

P.M. Il plaisait beaucoup aux femmes …

F.G. Il adorait leur compagnie, et elles le lui rendaient bien. Il échangeait par la poste des livres avec ses amies Miou-Miou, Nathalie Baye … Les femmes le fascinaient. Je lui disais toujours : « Si tu te voyais quand tu leur parles, tu as une tête de merlan frit ! » Ça le faisait rire. Il était conscient de son pouvoir de séduction, mais il n’enjouait pas. Il faut dire qu’il avait assez de moi comme spécimen à la maison !

P.M. Qu’est-ce qui vous manque le plus de lui aujourd’hui ?

F.G. Son art de la conversation. Aujourd’hui, nos âmes se mélangent suffisamment pour qu’on n’ait plus besoin de parler.

P.M. Comment expliquez-vous cette curiosité permanente que les gens ont toujours pour vous alors que vous ne faites plus rien ?

F.G. Je ne sais pas. Je n’ai jamais cherché la lumière. Quand j’ai débuté dans ce métier, je voulais simplement chanter. Ce que je voulais avant tout, c’est ne pas faire un métier comme tout le monde.

P.M. Quand avez-vous l’intention de rechanter ?

F.G. Je n’en sais rien. Le simple fait qu’on se pose cette question me fait réfléchir. Il fallait d’abord que je fasse mon autoportrait pour tourner définitivement une page avant de pouvoir continuer.

P.M. Continuer quoi ?

F.G. Ça, je ne sais pas. Je vais d’abord prendre du temps pour me reposer avant de penser à l’avenir. Beaucoup de temps.

P.M. En attendant de savoir où la vie va vous mener, comment occupez-vous vos journées ?

F.G. Je ne m’ennuie jamais. J’ai la chance d’avoir suffisamment d’argent pour vivre sans travailler. J’ai une vie beaucoup plus profonde qu’avant, ce qui ne veut pas pour autant dire qu’elle est ennuyeuse, simplement je ne veux plus vivre dans le stress ni dans le paraître. Michel m’a fait légataire universelle de tout son œuvre. Il nous a laissé, à Raphaël et à moi, toute sa musique ; c’est un travail énorme au quotidien. Je passe mon temps à essayer de trouver des réponses à des questions qu’on me pose, du genre : peut-on jouer « Starmania » dans une école ? Faire une autre version d’une de ses chansons ? … Je voudrais oublier Michel que ce serait impossible. Nos vies sont liées pour toujours.

P.M. Quel est votre univers aujourd’hui ?

F.G. Une toute petite poignée de gens. Ce que j’ai vécu ces dernières années, très peu de gens pouvaient le partager. J’ai eu des déceptions avec certains que je croyais être mes amis, et des découvertes comme Juliette Binoche que je ne connaissais pas. A la mort de Michel, elle m’a envoyé une carte, quelque chose comme : « Michel était un soleil » Je suis ouverte à de nouvelles rencontres, mais l’époque des maisons pleines, des fêtes ne m’amuse plus. J’essaie de vivre le plus en harmonie possible. J’ai besoin de nature, de liberté. J’adore ne rien avoir à faire. C’est tout un art de ne rien faire, vous savez ! Je continue à vivre la nuit. La nuit, je bouge les meubles, je dessine des plans, je rêve …

P.M. A force de vivre en vase clos, restez-vous quand même à l’écoute du monde ?

F.G. Je lis « Libé » tous les matins, je regarde les nouvelles, je me tiens au courant de tout ce qui se passe. Je suis plus inquiète pour l’avenir du monde que pour le mien. Cela étant, je me sens très bien seule avec moi-même alors qu’avant la solitude représentait pour moi le comble de la misère. C’est une grande victoire.

P.M. Quelle a été votre plus grande peur ?

F.G. Qu’après la mort de Michel personne ne m’aime autant qu’il m’a aimée. J’ai eu tort. Il y a toujours autant d’amour autour de moi.

P.M. Y a-t-il un homme dans votre vie aujourd’hui ?

F.G. Je suis ici pour vous parler de Michel, pas pour vous parler de ma vie privée actuelle.

P.M. Auriez-vous été France Gall sans Michel Berger ?

F.G. Non. Michel a été mon maître. C’est lui qui m’a construite dans le bon sens du terme. Il m’a appris à m’ouvrir aux autres et au monde.

P.M. Et vous, que lui avez-vous apporté ?

F.G. Un équilibre indispensable à sa création, un art de vivre, la fantaisie. La gaieté et la vie. On ne peut pas vivre que de musique. Michel et moi, on était une vraie force ensemble et on le savait. Il n’y a jamais eu un mot plus haut que l’autre entre nous. En dix-huit ans de vie commune, aucun de nous deux n’a jamais prononcé une phrase que nous aurions pu ensuite regretter.

P.M. Le livre s’intitule « Si le bonheur existe ». A mon tour de vous poser la question : « Est-ce que le bonheur existe ? »

F.G. « Si le bonheur existe », c’est le début d’une phrase d’une des chansons de Michel. Feuilletez le livre, vous aurez la réponse !

Magazine : Paris Match
Interview de Dany Jucaud
Photos de Dominique Issermann, Jean-Marie Périer, Thierry Boccon-Gibod
5 décembre 2002
Numéro : 2793

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