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La grande métamorphose (Presse)

L’article retranscrit

En apparence, elle n’a pas changé. Elle a gardé ce même visage d’en­fant qui incite les gens à lui de­mander son âge au bout de trois minutes de conversation.

Sa voix juvénile, sa frange blonde et ses blue-jeans contribuent à en faire ce personnage à part, à l’abri du temps. Oui, c’est bien France Gall qui chantait, voici douze ans (déjà), « Sacré Charlemagne».

Pourtant, à y regarder de plus près, le regard est plus direct, les éclats de rire plus chaleureux. Et surtout, France ne chante plus des comp­tines puériles ou des textes au second degré qui en faisaient une nymphette perverse. Son dernier disque, un 30 cm, le premier véri­table album de sa carrière, met en lumière une France Gall totalement nouvelle. Le changement est frap­pant. Pendant longtemps, nous avions connu une chanteuse de variétés qui interprétait, avec un talent certain (et plus ou moins de bonheur), les chansons qu’on lui proposait. Cette fois, il s’agit d’une véritable musicienne, concernée de toute évidence par la musique qu’elle sert, jouant de sa voix comme d’un instrument. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter, at­tentivement et à pleine puissance, « Comment lui dire » “Chanson d’une terrienne” ou l’un des dix autres titres inédits de cet album. La grande classe ! Evidemment, cette transformation n’a pas eu lieu du jour au lende­main, sur un simple coup de ba­guette magique. Il aura fallu un fameux concours de circonstances, une prise de conscience et une série de découvertes passionnantes pour en arriver là.

« Dans le temps, je faisais n’importe quoi ; ce qu’on me proposait, en fait. A chaque disque, on me donnait un nouveau directeur artistique. On ne me demandait pratiquement pas mon avis. Il faut avouer que je ne savais pas du tout ce que j’avais envie de faire. La seule chanson que j’ai choisie, c’était « Poupée de cire, poupée de son », pour le grand prix de l’Eurovision en 1965. Et encore, je n’avais pas fait attention aux paroles …»

Etonnante franchise de la part d’une artiste ! Quand on vous disait que France n’était plus tout à fait la même … C’est peut-être l’ambiance “paysanne” de la cuisine où nous nous trouvons qui favorise ainsi la confession. Ici, c’est le dépaysement total. Cette isba en bois au cœur du XVI arrondissement, ce silence étonnant, le cadre baroque de cette maison, nous sommes à dix mille lieues du show business. Tout en mettant de l’ordre dans sa collection de vieux pots de faïence, France poursuit son monologue:
Après ma période «petite vedette», je me suis retirée à la campagne. Je vivais avec mes animaux, portais de grandes robes romantiques et j’habitais une cage dorée. De temps en temps, j’enregistrais un disque. Je participais à quelques émissions de radio et de télé, puis je retournais à ma basse-cour.

Et puis, un jour … à Europe 1, un garçon m’a abordée dans les couloirs. Il m’a dit : « Ce que je vous ai entendu déclarer à la radio était stupide. Je tenais à vous le dire. » C’était Michel Berger. J’étais à la fois vexée et heureuse de rencontrer quelqu’un qui semblait s’intéresser à moi. J’ai tenu à prolonger cette conversation. Il ne m’a pas ménagée. Il m’a déclaré que je ne chantais que des chansons futiles, et bien d’autres gentillesses du même genre. Je lui ai demandé s’il voulait m’écrire des chansons. Il a refusé. A son avis, j’avais un passé trop lourd. Et puis, devant mon insistance, il s’est mis au travail. Résultat : deux titres merveilleux : “La Déclaration” et “Si je pouvais vraiment parler”. Pour les enregistrer, il a fallu que j’investisse personnellement mes derniers 10 000 francs. Heureusement que le disque s’est bien vendu ! Ce premier succès m’a redonné confiance. J’ai abandonné veaux, vaches, cochons, couvées et je me suis consacrée pleinement à la musique et à cet album. C’est tellement merveilleux de faire le bœuf avec des amis jusqu’au petit matin et d’enregistrer directement avec l’orchestre. J’ai eu l’impression de chanter pour la première fois. Quelque chose en moi s’est décoincé, d’un seul coup. Ce disque, c’était le mien ; totalement. Je me suis donc intéressée aux textes, aux mélodies, aux arrangements, au mixage. Tout en faisant confiance à Michel, bien sûr. Car, lui, il ne se trompe jamais. C’est incroyable, mais c’est vrai. Bref, j’ai fait mon premier disque heureux. »

J’AI APPRIS A DIRE NON

C’est vrai qu’elle a l’air heureuse, France. Plus confiante, plus volontaire aussi. Elle a perdu son sourire mécanique de petite fille bien élevée et regarde droit dans les yeux, avec une assurance toute fraîche.
« Oui, j’ai changé, répond-elle à ma question muette. J’ai vingt-huit ans et je suis enfin devenue une femme. J’ai vécu des épreuves, des expériences. Cela m’a mûrie. J’ai appris la valeur des choses et des gens. Je ne m’agite plus comme une gamine. Je prends mon temps. Professionnellement, je refuse de faire n’importe quoi, comme par le passé. Finis les reportages de mode et les émissions de télévision débiles. J’ai appris à dire non. Cela m’a attiré certaines inimitiés, qui ne m’ennuient pas du tout. En contrepartie, je ne fais que ce qui me plaît.
Ma vie privée a suivi la même évolution. Je mène une vie rangée. Je partage une grande maison avec trois autres filles. Je fais des confitures, je vais au cinéma et je pille les boutiques des brocanteurs. J’ai des copains fantastiques avec qui je joue au starbille à longueur de soirées. J’ai un tas de projets en tête. Et je me sens bien dans ma peau. Pas toi ? »

Magazine : Salut les copains
Date : Mars 1976
Numéro : 163

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