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Starmania – Michel Berger, France Gall (Presse)

L’article retranscrit

Écoutez la rumeur qui court « Starmania » … Par une mystérieuse alchimie, des mots, soudain, deviennent magiques : « Starmania » est, désormais de ceux-là. On en parle comme d’une planète récemment découverte. “Starmania … Starmania … Starmania …”

Chaque soir près de quatre mille spectateurs sont magnétiquement attirés vers le Palais des Congrès. Les indices de location laissent deviner qu’il en sera ainsi pendant les trente représentations.

Lorsque le rideau ne se baissera pas (car il n’y a pas de rideau) sur la dernière représentation, mais que la constellation de projecteurs s’éteindra, toute une troupe de garçons et de filles pourront s’embrasser ; ils auront gagné, ils auront fait plus que cela en prouvant que le « musical » peut réussir ailleurs qu’à Broadway. Déjà le mot est passé dans le langage des jeunes en baskets et on les entend se dire « Arrête ta Starmania » ou « Fais pas ta Starmania ! » Titre complet : « Starmania » ou la Passion de Johnny Rockfort selon les Évangiles Télévisés. L’évangéliste, celui qui raconte l’action, comme on met des bulles sur une bande dessinée, est un présentateur-star de télévision – nommé Roger-Roger – qui use d’un style incantatoire. Derrière son micro, face à la caméra, il est une sorte de saint Luc ou de saint Mathieu de l’ère audio-visuelle.

Le show se termine par l’ascension de Johnny dans l’incandescence d’un laser. Cette vision fait éclater la salle entière en applaudissements dans lesquels on sent comme une ferveur. Les spectateurs sortent en fredonnant « Les uns contre les autres ».

Sa grande consécration, son couronnement, « Starmania » le connaîtra le 29 juin dans le stade olympique de Montréal, devant quatre-vingt mille spectateurs. Il est juste que ce glorieux aboutissement se fasse au Canada puisque « Starmania » est une œuvre franco-canadienne. Ce rock opéra, ce baroque opéra futuriste, se joue dans la cathédrale audio-visuelle du Palais des Congrès. Il sera demain dans l’immense vaisseau de béton de Montréal, mais tout a commencé dans une isba. Dans une allée tranquille bordée de marronniers, Michel Berger habite avec sa femme France Gall l’une des isbas du pavillon russe de l’Exposition universelle de 1880 qu’un original avait achetée et fait reconstruire près du bois de Boulogne. L’intérieur est meublé dans le style Arts-Déco, autant dire que cet îlot ne possède aucun des signes d’aujourd’hui ; rien ne vient y rappeler l’obsession électronique qui fait l’ambiance de « Starmania ». C’est là, autour du piano blanc de Michel Berger, que se sont esquissés puis ont été créés les personnages qui s’appellent Johnny Rockfort, Zéro Janvier, Ziggy, Sadia, Marabout le Guru, Stella, Spotlight. C’est là qu’ont été imaginés les décors de Naziland, de Monopolis, les cent étages de la tour Dorée. Luc Plamondon, l’auteur, arrivait de Montréal, il sortait quelques feuillets de sa poche, France Gall faisait du thé ou du potage et les fenêtres de l’isba brillaient tard dans la nuit : « Starmania » prenait forme. Parfois, c’était Michel Berger qui faisait un voyage au cœur du grand hiver canadien. Lorsque tout fut écrit et composé, on enregistra un double album. Sa pochette bleu sidéral crucifié de rayons laser se mit à circuler et les radios diffusèrent chaque jour « Quand on arrive en ville » chanté par Daniel Balavoine, « Les uns contre les autres » par Fabienne Thibeault ou « les Adieux d’un sex-symbol » par Diane Dufresne. Un an d’imprégnation et de séduction par l’oreille et le transistor. Voilà pourquoi, chaque soir au Palais des Congrès, les spectateurs applaudissent les premières mesures de certains airs : ils les reconnaissent, ils sont venus pour les retrouver. France Gall fait des prouesses vocales dans le rôle de Cristal, la vedette de télévision qui meurt pour l’amour de Johnny Rockfort. Elle étreint tous les cœurs, lorsque, nimbée de bleu, elle chante la mélancolie de la ville sans âme.

Michel Berger son mari lui a-t-il fait un rôle « sur mesure » ? Elle a tout simplement été la meilleure aux auditions !

Il y a plusieurs vedettes dans « Starmania » mais aucune ne l’est par la grosseur de son nom sur l’affiche. Toutes ces voix, toutes ces présences communient et s’unissent dans un élan collectif. « Starmania » dénonce la violence, la déshumanisation, le totalitarisme : ses interprètes donnent l’exemple en étant une véritable troupe plutôt qu’une addition d’égoïsmes. Les cœurs gagneront toujours contre les circuits intégrés. Quand se casse le rayon du laser, les fenêtres de l’isba palpitent les marronniers paisibles.

Magazine : JOURS DE FRANCE
Par Paul Giannoli
Numéro du 21 au 27 avril 1979
Numéro : 1271

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