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France Gall : je suis devenue quelqu’un d’autre (Presse) Elle

Après ses ennuis de santé, il lui a fallu affronter ce mois d’août au souvenir douloureux.

Métamorphosée, livrée à elle-même, France Gall a puisé, dans le travail et un tas de curiosités nouvelles, une rage de vivre … contagieuse.

Ludmilla Chartoff : Vous n’aimez pas passer pour Mère Courage, pourtant on a du mal à ne pas se dire : la pauvre, tout ce qui lui arrive …

France Gall : Franchement, alors que la fin de l’été approche, je me dis : y’en a marre ! Par la force des choses, j’ai dû interrompre la préparation de mon spectacle. Je me suis trouvée désœuvrée ces trois derniers mois et chacun sait qu’un esprit livré à lui-même est une véritable catastrophe ! La vérité est que j’ai eu beaucoup de mal à passer l’été en raison de cette date du 2 aout qui, avant, comme après, était sans cesse trop proche. Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir passé une année à survivre plutôt qu’à vivre.

L.C. : Cette année aurait-elle été plus facile à traverser si vous n’aviez pas été une personne publique ?

F.G. Absolument ! C’est tout à fait nouveau pour moi d’être seule en couverture des magazines pour d’autres raisons que pour mon travail et de lire des choses concernant ma vie privée. Avant, je maintenais une frontière infranchissable entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Je n’avais pas le sentiment d’être quelqu’un de public. Depuis la mort de Michel, je ne me suis exprimée que deux fois (dont une dans ELLE) et, pourtant, il y a eu des couvertures de magazines en pagaille et encore plus d’articles. Je me rends compte que je n’y peux rien et qu’il va falloir que je fasse avec. Alors, quitte à devoir le faire, autant dire les choses telles qu’elles sont.

L.C. : Ce qui voudrait dire qu’il existe un décalage entre ce que vous lisez sur vous et ce que vous pensez de vous-même ?

F.G. (martelant les mots). Je-n’ai-pas-envie-de-jouer ! J’ai envie de vérité. J’ai envie de dire les choses telles que je les vis, telles que je les sens, telles que je les vois.

L.C. : On sent comme une exigence dans ce que vous dites, à quoi est-elle due ?

F.G. Je ne sais pas pourquoi c’est aussi inacceptable pour moi que les gens m’imaginent autrement que ce que je suis. Je ne comprends pas pourquoi cela me fait autant de mal quand je lis certains articles où l’on parle de moi de façon tellement fausse. J’ai envie que l’on sache ce que je suis vraiment. Je ne suis pas une sainte, mais je crois être quelqu’un de « bien » et ce n’est pas le sentiment que je retire de ce que je lis sur moi écrit par des journalistes qui ne m’ont jamais rencontrée ! Dernièrement, il y a eu des papiers sur Michel, puisqu’il y a un an qu’il est mort. Je n’ai pas voulu apporter mon concours à ces articles, on peut comprendre cela, il me semble : il fallait déjà que je traverse cette période sans m’écrouler et j’étais très loin de me douter à quel point cela allait être difficile. En lisant la masse de contrevérités, d’approximations, d’amalgames et d’erreurs contenue dans ces articles, je me disais que les journalistes sont vraiment légers. Au moment où j’ai dû annoncer que j’étais atteinte d’un cancer, la plupart des articles ont été négatifs, dramatisants, ignorant les informations encourageantes. Comme si ceux qui font les journaux, pensant que leurs lecteurs ont besoin de savoir que les gens souffrent, en rajoutent à plaisir, enlaidissent, bafouent, trichent, salissent. Peut-être certains lecteurs ont-ils ce besoin d’ailleurs, puisque ces magazines se vendent bien ? Moi, je suis quelqu’un de positif. D’un malheur, d’une souffrance, d’un problème, je tire instinctivement une force nouvelle.

L.C. : Que les gens ont besoin de la souffrance des autres, c’est le sentiment que vous avez retiré des lettres que vous ont envoyées les lectrices de ELLE ?

F.G. Ce courrier était d’une nature totalement nouvelle pour moi. D’habitude, je reçois énormément de lettres, mais plutôt de teen-agers, de jeunes gens qui ont rarement plus de 25 ans. Cette fois, les lettres, des centaines, provenaient en majorité de femmes qui avaient sensiblement mon âge. Ce n’était donc pas la même façon d’écrire et il y avait une grande tendresse dans ces lettres. A leur lecture, car je les ai toutes lues, j’ai perçu une reconnaissance de moi, femme, en tant que telle. Or, je n’avais jamais vraiment pensé à moi en ces termes : à mes yeux, j’étais la mère de famille, l’épouse, la chanteuse. Cela va vous faire sourire : je me suis sentie une Française parmi les Françaises, une femme parmi les femmes. Je me suis aussi rendu compte à travers ce courrier à quel point les femmes pouvaient s’entraider. A quel point les femmes aimaient les autres femmes. Ca m’a beaucoup touchée. Vous voyez, aucun point commun entre ce courrier et les articles dont je parlais.

L.C. : Cette année, vous avez traversé des épreuves fortes, vous avez dû prendre en main votre carrière, gérer « l’entreprise France Gall », les sociétés que vous a léguées Michel, préparer votre spectacle, vous assumer en tant que femme seule … Comment vous en sortez-vous ?

F.G. Maintenant que je suis complètement guérie, je trouve cela intéressant à vivre. Et pourtant, je ne suis pas une folle de travail, je n’aime pas courir ni faire deux choses à la fois, ce que je fais en ce moment. Je n’avais jamais décidé d’un décor, des lumières, de la façon dont les musiciens doivent jouer, d’une mise en scène, de l’ordre des chansons pour ne parler que de Bercy et de la tournée que j’entreprends à partir d’octobre. Michel faisait tout cela. Et ça m’arrangeait bien. Et il s’est passé une sorte de miracle ! Au début, j’ai pensé que je n’y arriverais jamais, et puis tout s’est délié comme par magie. C’est un peu comme si une case s’était ouverte en moi, libérant des forces, des intérêts, des curiosités nouvelles dans tout un tas de domaines.

L.C. : Vous en parlez comme émerveillée par vos propres capacités ?

F.G. Vous savez, je n’étais pas très fière de moi de réaliser qu’à 45 ans je devenais quelqu’un d’autre, d’une certaine manière, que je découvrais tant de choses sur moi et sur le monde, si importantes qu’elles peuvent bouleverser une vie. Je me demandais si je n’étais pas un peu attardée ! Si j’étais restée tout ce temps dans un cocon, aveuglée par une sorte de bonheur anesthésiant ? Mais, heureusement, certains de mes amis, intelligents et cultivés – car j’ai des amis intelligents et cultivés ! -, m’ont rassurée en me démontrant que les grandes choses sont généralement réalisées entre 50 et 60 ans ! C’est un peu comme si je n’avais jamais réfléchi auparavant, analysé, médité. Maintenant, je suis livrée à moi-même, sans garde-fou, et je le prends ce temps, bien que dirigeant mes affaires, préparant mon spectacle, m’occupant de mes enfants et du reste.

L.C. : Quels aspects de la vie découvrez-vous qui vous paraissent importants ?

F.G. Ce sont les aspects les plus … « spirituels » de la vie. Dans ma vie, j’ai été entourée de gens qui, soit comme Michel, maîtrisaient les aspects les plus abstraits des choses et, par conséquent, n’éprouvaient pas le besoin d’en parler. Soit par des gens qui les rejetaient complètement. Lorsque je dis spirituel, je m’avance avec précaution. C’est aussi bien s’intéresser aux gens et à la signification des choses qu’à l’existence d’une vie après la mort. D’une vie ou de quelque chose ? Michel, lui, par exemple, pensait qu’après la mort il n’y a rien. Comme j’admirais Michel, j’ai beaucoup adopté ses idées, dont celle-là : après la mort, il n’y a rien. Mais penser que Michel, avec toute la beauté qui l’habitait, est dans un cercueil et que tout s’arrête là, est une idée qui m’est insupportable. Depuis qu’il a disparu, je suis donc mon propre chemin à travers mes questions. Je me dirige vers un domaine où je n’étais jamais allée et dont l’appel comble sans doute un besoin de réponses. Le déclic n’a pas été la mort de Michel mais, évidemment, la perspective de la mienne, quand on m’a annoncé que j’avais un cancer dont on ignorait à ce moment la gravité. Être guérie n’a heureusement pas éteint ce besoin de comprendre.

L.C. : S’intéresser à ce genre de choses, n’est-ce pas dangereux quand on doit être une femme d’action ?

F.G. C’est très curieux car, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à tout cela, je me suis dit que je ne pourrais plus vivre de la même façon. Michel, d’ailleurs, ne tenait pas à ce que je m’aventure de trop près dans ce genre de choses, il me trouvait trop fragile pour cela. Disons qu’aujourd’hui, en dehors de mes enfants et de la scène, c’est là (et ce « là » est vaste et encore flou) que réside mon principal centre d’intérêt, mais j’y vais très mollo.

L.C. : C’est donc une artiste chargée d’émotions et d’expériences qui va monter sur scène à Bercy dans quelques jours ?

F.G. Je me sens au meilleur de moi-même dans mon art, je n’ai jamais mieux chanté. La musique qui va me porter, c’est évidemment celle de Michel, ses chansons, mais que je me suis complètement appropriés. Avant de travailler avec l’équipe qui est avec moi sur et autour de la scène, et qui travaillait avec nous depuis longtemps, j’ai demandé à chacun de me donner ce qu’il n’avait jamais donné à personne auparavant. Ils l’ont fait. J’ai préparé ce spectacle, le décor, les orchestrations, les lumières avec une vision qui est la mienne. Seule. Comme je le suis aujourd’hui devant ma vie qui, d’une certaine manière, commence. C’est donc avec une sorte de rage de vivre que je rencontrerai le public, une rage positive, une rage qui ne fait qu’exprimer mon amour de la vie.

Dans le ELLE du 8 octobre 2001, France Gall commente elle-même ses couvertures

AOÛT 1993 « Entre cette couverture et la précédente (Février 1993), il y a eu la maladie, mon cancer. Les messages de soutien et d’amitié que m’ont envoyés des centaines de femmes à travers le journal ELLE m’avaient profondément émue. Pour la première fois de ma vie, je me sentais une femme parmi les femmes. »

Magazine : Elle
Par Ludmilla Chartoff

Photos Jean-Marie Périer.
Date : 23 août 1993
Numéro : 2486

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