France Gall : ce qu’elle n’a jamais dit sur Michel Berger

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Comme elle le précise avec beaucoup de pudeur et de tendresse, “C’est délicat pour moi d’avoir à parler de lui, mais si ce n’est pas moi, c’est qui ?”.

Elle nous permet ainsi de mieux connaître celui qui est parti vers “Le Paradis blanc”, le 2 août 1992, à 44 ans.

Après un “Le Luron” magnifique et en attendant “Balavoine”, “Claude François” et “Gainsbourg”, Guy Job, Stéphane Courbit et Lionel Rotcage ont réussi un superbe “Michel Berger”, comme en témoignent les trois 7 attribués à ce “Destins brisés”, dans nos pages programmes. Pour cette émission unique, France Gall parle comme jamais auparavant.

Sa musique touchait les gens au coeur

C’est très délicat pour moi d’avoir à parler de Michel. Si c’est pas moi, c’est qui ? Je le fais donc pour ça, mais je voudrais qu’il ait de l’indulgence, en tout cas s’il nous entend. J’ai beaucoup de mal à expliquer la différence entre cet homme qui avait eu une éducation très stricte, protestante, habitant dans les beaux quartiers, et ce sens qu’il avait de la musique qui touchait au cœur les gens, le public. Il était très pudique et, en même temps, il faisait le métier le plus exposé possible. C’est comme si ça l’amusait de se voir sur scène ou de se savoir sur scène, là, devant les gens, alors que ce n’était pas du tout sa nature. Il était aussi spectateur de Michel Berger sur scène, de ce type qui se montre. Je ne me souviens pas d’avoir échangé un mot, une phrase avec Michel sur un ton audessus de la normale. Je pense que c’était dommage pour lui, parce qu’il a gardé beaucoup de choses en lui.

Sa facilité à écrire toutes les chansons

Michel savait parfaitement, en écrivant une chanson, si c’était une chanson forte ou pas. Sauf pour lui ! Mais c’était assez impressionnant. Pour les autres, il entendait une chanson, même perdue au fond d’un album, il allait dire : “C’est celle-là qui va marcher”, et c’était toujours celle-là qui marchait. C’était un homme d’affaires, et c’est vrai que c’est assez rare quand on est aussi artiste que lui. Parce que, je le répète, c’est la personne la plus artiste que j’ai rencontrée dans ma vie. Dans sa façon de penser, d’être, de vivre les choses au quotidien, de sentir, de réagir à un film ou à une musique. D’un autre côté, il s’occupait aussi des discussions avec tous les hommes d’affaires, les maisons de disques, et en anglais. C’était donc quelqu’un de très occupé. C’était presque honteux la facilité avec laquelle il travaillait. C’était tellement rapide, tellement fulgurant que c’en était un scandale. Parce qu’il écrivait trois ou quatre albums quand d’autres en faisaient un. Il disait que c’était plus fort que lui, que ça lui venait, que ça devait sortir et qu’il ne pouvait absolument pas lutter contre. J’ai retrouvé une phrase en feuilletant des vieux cahiers où il écrivait des textes. Et il y avait une phrase au milieu d’une chanson qui n’est jamais sortie et qui disait : “Dieu seul sait que la musique n’était pas qu’une envie”. Il trouvait cela absolument incroyable de faire de la musique pour que ça ne marche pas, pour que cela reste une chanson qu’on chante sous la douche.

C’était le contraire d’un faiseur

Il voulait mettre toutes les chansons de son côté et, en même temps, ça sortait comme ça. Moi, chaque fois que je lui ai demandé – c’est très rare d’ailleurs – quelque chose de précis, je n’ai jamais pu obtenir ce que je voulais, que ce soit sur un texte ou sur l’idée d’une chanson. “Diego” est le meilleur exemple. Je lui avais dit : “Je voudrais une chanson sur les enfants qui sont malheureux, qui souffrent”. Eh bien, il a écrit “Diego libre dans sa tête”, une chanson sur un prisonnier politique. C’est ça qui est sorti. C’était le contraire d’un faiseur. Il n’y avait rien de plus difficile que d’écrire pour lui-même. Quand il écrivait pour les autres, c’était une vraie récréation, et il le faisait avec une très grande rapidité, et facilité. C’est vrai qu’il arrivait à écrire des chansons qui collaient tellement aux gens qui les chantaient, comme s’il se mettait à l’intérieur de ces personnes. De Johnny Hallyday par exemple.

Il ne racontait pas de souvenirs d’enfance

J’ai rencontré Michel, il avait 26 ans. Je ne connais absolument pas sa vie avant. Il ne parlait jamais de lui, jamais de son passé, il ne racontait jamais de souvenirs d’enfance, donc je ne connais absolument pas sa vie avant de l’avoir rencontré.

Histoire d’amour pour Véronique Sanson

Le premier album de Michel, je l’ai écouté et j’ai eu envie de le casser parce que je trouvais que c’était une réplique de Véronique Sanson. Cet album était vraiment bien mais cela m’énervait parce que j’avais déjà entendu ça d’une certaine manière. Après, j’ai compris la manière dont ils avaient travaillé ensemble et comment ils s’étaient connus, l’histoire d’amour qu’il avait vécue et donc après, j’ai pu aimer complètement sa manière de travailler et sa musique, en comprenant à quel point il avait été l’instigateur de la musique de Véronique Sanson.

Il se trouvait bien avec les femmes

Ce qui m’a le plus frappée, quand j’ai entendu son album, c’était que c’était des mots très simples. Et puis il y avait une rythmique, quatre musiciens. C’était encore l’époque des arrangeurs, de 20 musiciens en séance. C’était un autre son, une autre façon de faire balancer la musique française avec des mots qui racontaient des choses fortes, avec des mots de tous les jours. C’est vraiment cela qui m’a donné envie de travailler avec lui. Je trouvais ça tellement moderne par rapport aux autres. La première chose qui m’avait frappée chez lui, lorsque je l’ai rencontré, c’était son discours féminin qui était le mien à ce moment-là, en l’occurrence. Et qui a duré. Ça m’avait frappée parce que je n’avais jamais rencontré ça chez un homme, chez aucun garçon, et donc, il se trouvait bien avec les femmes. Françoise Hardy l’avait rendu extrêmement furieux quand elle avait fait, en 1974, son thème astral à la radio. Elle avait dit : “Il y a autant de masculin que de féminin en toi, Michel.”

Quand il était rentré, il m’avait confié: “Vraiment, ça m’énerve l’astrologie !”. Car, c’était justement quelqu’un qui ne se sentait bien qu’avec les femmes. Il avait très peu d’amis. Il détestait l’idée d’avoir une conversation de mecs. Il détestait, par exemple, quand on était dans un dîner, que les hommes soient d’un côté à parler et les femmes de l’autre. Avec lui, jamais ça n’arrivait. Tout le monde devait se mélanger et parler. Et il était toujours entouré de femmes. Il comprenait leurs désirs, leurs demandes, leurs inquiétudes, ce qu’elles avaient au fond d’elles, ce qu’elles recherchaient.

Il voulait laisser une trace

Je n’ai réellement compris que lorsque je lui ai dit que je voulais m’arrêter de chanter à quel point j’étais importante, je dirais, dans sa création. Parce qu’il faut savoir qu’il ne m’a jamais dit : “C’est bien”, il ne m’a jamais fait de compliments.

Il fallait que je devienne moi. Je suis quelqu’un qui a toujours besoin d’être encouragée. Et j’ai réalisé l’importance que j’avais en travaillant avec lui, lorsque j’ai voulu m’arrêter, il a été tellement… presque cassé, le choc passé, le choc affectif passé, cela a été une bonne chose pour lui.

Cela a orienté sa vie artistique complètement différemment. Il a écrit un film, tout un film, prêt à être tourné, il a fait “la légende de Jimmy”, un album pour lui, “Ça ne tient pas debout”, il a remonté “Starmania” sur scène. Donc, moins de chansons, beaucoup plus de grandes choses. Il a pensé que les chansons ne restaient pas à jamais, qu’il fallait se lancer dans des choses beaucoup plus ambitieuses pour laisser une trace. C’est quelqu’un qui voulait absolument laisser une trace.

Toute sa tendresse pour Johnny

C’est drôle quand je repense aux rapports de Johnny et Michel. C’étaient des rapports qui étaient tellement tendres, oui des rapports de tendresse et Johnny, qui était beaucoup plus grand, beaucoup plus costaud, enfin tout le contraire physique de Michel. Et je crois qu’il s’est pas mal soulagé à travers ses textes pour Johnny. Il disait là des choses qu’il ne pouvait pas dire lui et, donc, c’était un grand plaisir et peut-être même une petite psychothérapie.

Il ne pouvait pas attendre

C’était quelqu’un qui ne pouvait pas attendre. C’est vrai que “La Légende de Jimmy”, cela aurait pu se jouer à l’Opéra Bastille avec un groupe rock, et un orchestre symphonique. Mais cela prenait du temps. Alors, il a conclu avec Jérôme Savary à Mogador. Quand j’ai entendu “La Légende de Jimmy”, la première fois, je me suis dit : “Oh la, la, c’est compliqué, ce n’est pas facile ce truc-là.”. Et puis, à force d’assister aux répétitions, au bout de quinze jours – quand même quinze jours – j’ai réalisé la force de cette musique et je lui ai dit : “C’est magnifique, mais c’est trop en avance !”.

Il s’accommodait mal du monde

La pureté de la nature de Michel faisait qu’il s’accommodait très mal du monde dans lequel il vivait. Et ça, vraiment, c’était terrible de voir à quel point ça le touchait au quotidien. Je ne sais pas si les gens se rendaient compte à quel point c’était quelqu’un de fragile. Je crois, d’ailleurs, que personne ne le savait vraiment.

© “Destins brisés”

Magazine : Télé 7 Jours
Date : 30 juillet au 5 août 1994
Numéro : 1783

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