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France Gall : le bonheur enfin retrouvé

Les photos

L’article

Elle a puisé dans le trésor de chansons laissé par Michel Berger pour son nouvel album, “France”.

Plus de trois ans et demi après sa disparition, elle a dépassé le cap de la solitude et du désespoir. Elle a aussi vaincu la maladie. Elle s’en explique avec les mots du cœur.

Paris 7e. A mi-chemin entre le quartier très bourgeois de la Plaine Monceau et celui plus populaire des Batignolles, un vieux passage qu’on dirait sorti d’une photo de Doisneau ou d’un film de Carné. C’est là que Michel Berger avait installé son studio d’enregistrement. A deux pas de l’appartement où il habitait avec France Gall et leurs deux enfants, Pauline et Raphaël.

Télé 7 Jours: Vous paraissez en pleine forme. Votre cancer du sein est-il à ranger au rayon des mauvais souvenirs ?

France Gall : Tout à fait. La réponse tient en quatre mots : ça va très bien. Point.

T.7J.: Pas d’inquiétude quand surviennent une petite douleur, une légère fatigue ?

F. G. : Je n’y pense jamais. Cette maladie m’est sortie de l’esprit en même temps que du corps. Pour moi, la parenthèse est refermée, comme m’avaient dit dès le début les médecins. J’ai la chance de n’être absolument pas hypocondriaque. Je crois que la crainte de la souffrance est parfois pire que la souffrance elle-même.

France nous fait les honneurs du lieu. Très blanc, le décor est plutôt dépouillé. En montant l’escalier; elle nous demande de l’aider à déplacer un canapé, à descendre une table. Nous nous improvisons déménageurs. Elle vient juste d’installer ses bureaux dans ce qui était le domaine de Michel jusqu’à sa mort, en août 1992.

F. G.: C’était une imprimerie. Pour la transformer en loft, Michel avait fait appel à l’architecte Jean-Louis Berthé à qui l’on doit le siège de la Banque Européenne, la BERD, à Londres. Pour la première fois, je ne m’étais occupée de rien, ni de l’aménagement ni de la décoration.

T.7J.: Comment était Michel au quotidien ?

F. G. : Je devais assumer l’intendance. Michel était dans la lune dès que ça ne concernait pas la musique. Je le surnommais parfois Professeur Tournesol. Avec sa tignasse qui se déplumait, il lui ressemblait de plus en plus.

T.7J.: Vous sentez-vous l’âme d’une décoratrice ?

F. G.: C’est comme un second mode d’expression. Choisir une maison, tracer des plans, chercher des meubles, des tissus, dessiner un jardin, d’en sélectionner les essences, rien ne me fait plus plaisir que de m’occuper de tout cela. Je crois même que je pourrais en faire mon métier.

T. 7J. : Avez-vous un style de prédilection ?

F. G. : En ce moment, je suis carrément zen, style jardin japonais. J’essaie de me détacher de plus en plus des objets.

T.7J.: Pourquoi ? Parce que les objets se rattachent souvent à des personnes qu’on aime ?

F. G.: Pas vraiment. C’est plutôt l’esthétique qui me guide.

T.7J.: Vous aviez tendance à accumuler ?

F. G. : Oh, oui ! Dans des proportions inimaginables. J’ai eu jusqu’à cinq chambres à coucher entreposées dans la cave. Je tiens cela de mon père qui me répétait : “Quand tu as 100 F en poche, achète un objet.” Il faut dire qu’il a été antiquaire !

T. 7J. : Surtout connu comme auteur de chansons pour Aznavour et Piaf, c’est lui qui vous a lancée en écrivant votre premier succès (“Sacré Charlemagne”), mais il a été aussi chanteur.

F. G. : J’ai un souvenir très étrange. J’étais au cinéma. Après les actualités, un monsieur est monté sur scène chanter trois chansons. J’ai eu du mal à reconnaître mon père. Son visage maquillé n’avait pas la même couleur que d’habitude. Le blues absolu, un moment épouvantable. J’ai compris à quoi servait la, bouteille de fond de teint qui traînait sur son lavabo.

T. 7J. : Savez-vous comment vos enfants ont réagi la première fois qu’ils vous ont vue sur scène ?

F. G.: C’était au Zénith en 1984. Après le spectacle, dans ma loge, Pauline (Raphaël était trop petit) m’a regardée comme quelqu’un qu’on ne connaît pas. J’en ai eu les larmes aux yeux.

T.7J. : Au moment des obsèques de Michel Berger, vous aviez dit : “Ce jour-là, mes enfants sont devenus des personnages publics.” Jusque-là, comment étiez-vous parvenue à les protéger ?

F. G. : C’était assez simple si on avait la volonté permanente de ne pas céder. Il y a quelques années, la presse comprenait ceux qui ne voulaient pas se faire de pub avec leur vie privée. Journalistes et photographes ont parfaitement respecté notre deuil le jour des obsèques. Je ne sais pas si cela serait encore possible aujourd’hui.

T.7J: Comment vos enfants vivent-ils cette pression ?

F. G.: D’une certaine manière, le fait d’être dans les journaux les a peut-être détournés un temps de leur chagrin.

T. 7J. : Est-ce dans cette optique que vous êtes partie, avec enfants et bagages, sept mois à Los Angeles enregistrer “France”, votre nouveau disque ?

F. G. : Oui, il y avait l’idée d’aller voir ailleurs. Autant éviter un endroit où l’hiver est rude, nous ne sommes pas masochistes ! Plutôt le soleil, la plage qu’une ville industrielle. Autant faire venir les producteurs de Prince dans la capitale de la musique que d’aller à Minneapolis où, sorti des studios, les agréments sont limités. Les enfants pouvaient poursuivre normalement leur scolarité au Lycée français.

T.7J.; Avez-vous envisagé de vous installer là-bas ?

F. G. : Je suis incapable de me déraciner longtemps. Rien ne pourrait me forcer à quitter définitivement la France. Nous nous sommes nettoyé la tête. L’énergie des Américains a déteint sur nous et nous voilà tous les trois ravis d’être revenus. En plus, il faut vous avouer que je suis froussarde.

T. 7J. : Que voulez-vous dire ?

F. G. : J’ai eu la crainte permanente des tremblements de terre. Une nuit, nous en avons vécu un petit 4,9 sur l’échelle de Richter. Pour eux qui sont habitués à 7 ou 8, ce n’était rien. J’ai pourtant trouvé cela très impressionnant.

T.7J.: Cet album est un peu, comme celui de Jane Birkin pour Gainsbourg, votre “Berger, version France”. Lui offrez-vous un ultime hommage avant de passer à d’autres auteurs ou allez-vous rester son interprète exclusive ?

F. G. : Je ne sais pas, mais le trésor qu’il m’a laissé est assez inépuisable et je pourrais très bien, pendant dix ans, ne faire des albums qu’avec ses chansons.

T.7J.: Il y a un côté gardienne de la flamme …

F. G. : Ah, ça, non ! Mais pour l’instant je n’ai rien trouvé de plus beau qui me corresponde et je n’ai eu ni le besoin ni l’envie d’aller voir ailleurs.

T.7J.: Considérez-vous toujours, bien que cela fasse sourire certains, Michel comme l’égal de Mozart ?

F. G.: Je persiste et je signe.

T.7J.: Pour le disque, vous vous offrez des musiciens qui ont joué avec Miles Davis, Frank Zappa ou Prince. Vous ne vous refusez rien !

F. G. : C’est à Michel que je ne refuse rien.

T. 7J. : Pour la photo de la pochette, on découvre le travail d’une inconnue célèbre, Kate Barry, la fille de Jane Birkin.

F. G. : Son regard est très direct et très tendre. Kate est une personne de très grande qualité, quelqu’un de rare.

T. 7J. : Ne regrettez-vous pas d’avoir attendu si longtemps pour enregistrer un disque à deux voix, “Double je”, avec Michel ?

F. G.: C’était un choix commun. Plus tôt, cela aurait été de la facilité, quelque chose de trop évident que tout le monde attendait. Vous savez qu’avant ce disque, nous n’avions jamais fait de séances de photos ensemble. Quand nous allions à Roland Garros, nous louions des places séparées pour ne pas apparaître côte à côte dans les journaux.

T.7J.: Quand avez-vous ressenti le besoin de vivre normalement à nouveau ?

F. G.: Très vite, mais c’est banal. Il y a quelque chose d’étrange quand on perd son compagnon : on ressent le besoin irrépressible que quelqu’un vous prenne dans ses bras, vous protège, en sachant que c’est impossible. Je ne supportais plus qu’on me dise: « Tu es forte », qu’on ne me regarde plus comme une femme.

T.7J.: Quand vous a-t-on à nouveau regardée comme une femme ?

F. G. : Vous êtes dans une bulle et enfin elle éclate. Un beau jour, je me suis dit : si je pense enfin à moi – ce que j’avais oublié -, si je suis heureuse, les miens le seront aussi.

T.7J: Ce bonheur, le cultivez-vous près de Dakar où vous avez une maison ?

Elle éclate de rire en faisant allusion à des photos en compagnie d’un musicien new-yorkais parues en janvier.

F. G. : Je vois que vous lisez la presse et que vous n’ignorez pas que je n’y ai pas passé seule les fêtes de fin d’année, mais vous n’en saurez pas plus !

Nouvel éclat de rire. On appelle cela l’art de l’esquive.

Interview Fabrice GUILLERMET – Photos M. MARIZY

MISE EN CLIP PAR JEAN-LUC GODARD

C’est une première pour le réalisateur. Quand on demande à France Gall comment elle a convaincu Jean-Luc Godard de mettre en clip “Plus haut”, elle reconnait qu’il y a là du mystère ou de la chance. “Je lui ai écrit une lettre très courte et lui ai envoyé une cassette de ma chanson. Pendant quinze jours, pas de réponse. Je me disais, c’est fichu. Je m’apprêtais même à chercher un autre réalisateur quand, un matin, sur mon répondeur, j’ai entendu sa voix inimitable. Quelques mots pour accepter.”

Seule condition, que France lui donne carte blanche. Pour elle, Godard est le cinéaste qui sait le mieux rendre belles les femmes. Elle est partie le rejoindre à la mi-mars, en Suisse, “un peu inquiète mais avide, curieuse, impatiente de voir le résultat.” Godard attendait à l’aéroport de Genève.

Caméra au poing ou sur l’épaule, un équipement léger pour s’assurer de la liberté de l’image, il ra filmée dans sa maison de Rolle. “Tout le tournage a ressemblé à une suite d’interviews à bâtons rompus.” Jamais un clip ne lui est apparu si “léger” à tourner. “Je suis prête à recommencer tous les jours.”. On connaissait le goût de Godard pour la musique, toutes les musiques, et ses collaborations avec Chantal Goya (comme actrice) ou Johnny. Dans ses films, la bande sonore est toujours très travaillée.

Des classiques parmi les classiques comme Bach, Chopin ou Schumann, avec une prédilection pour Mozart et les quatuors de Beethoven dans trois films. Des jazzmen, du be-bop au “free” le plus aventureux, de John Coltrane à Omette Coleman. Jean-Luc Godard a même tourné un film sur les Rolling Stones, à l’époque de l’enregistrement de leur album “Beggars Banquet”, le dernier auquel ait participé Brian Jones, et il avait envisagé de travailler avec les Beatles. Plus récemment, il a fait appel aux Rita Mitsouko mais, jusqu’à présent, l’auteur de “Pierrot le fou” et de “La Chinoise” avait toujours refusé de tourner des clips.

Magazine : Télé 7 jours
Date : 20 au 26 avril 1996
Numéro : 1873

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