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France Gall (Presse) Espagne 🇪🇸

L’article retranscrit et traduit*

Article en langue espagnole paru dans le magazine Los domingos de ABC dans un supplément du 4 octobre 1970 (Presse) Espagne 🇪🇸

France Gall, la gentille représentante de la chanson française, est une grande amatrice des jeux d’hiver.

On célèbre tous les ans une petite fête en Europe. Les journaux et magazines français, anglais et allemands, envoient vingt ou trente journalistes pour couvrir l’évènement.

L’Espagne a toujours l’honneur d’être représentée par le plus grand nombre d’envoyés spéciaux : de quatre-vingt-dix à cent. Cette petite fête est le Festival de l’Eurovision.

À dix-sept ans, France Gall fut placée face aux caméras des télévisions européennes. Elle interpréta presque timidement une chanson ingénue et gai. Et (moment d’émotion, murmures, “flashes”, pressant en amont les bouquets de fleurs, des hommes vêtus de noir qui bougent d’un côté à l’autre) elle fut proclamée vainqueur. Un avenir splendide ; des voyages, des galas, des bousculades, des coups de coude, des aéroports, des interviews, des chambres d’hôtel ; se déployait face aux yeux embués de cette adolescente qui avait matériellement sauté vers le succès. Cette nuit-là, à Naples, face aux caméras, elle a chanté “Poupée de cire, poupée de son” deux fois.

France Gall semblait destinée à triompher dans le milieu de la chanson. Sa famille était très connectée au monde musical. Son père, Robert Gall, était compositeur et fut celui qui la soutint réellement le plus dans sa carrière.

Mauvaise chance de triompher avec une chanson qui s’intitule “Poupée de cire” quand on est une jeune fille blonde, mince, française, petite et d’air fragile. Aujourd’hui, après une longue parenthèse qui l’a conduit au bord de l’oubli, France Gall est obligée de répéter face aux journalistes : “Je ne suis pas une poupée brisée”, “Je ne suis pas une poupée démodée”, “Ça ne me dérange pas que l’on m’appelle « poupée », “Je n’ai pas pensé au suicide”… Les poupées ne se suicident jamais ; ce sont les grands frères qui les suicident, poussés par une fureur anatomique qui les obligent à désosser les petites figures.

Les “grands frères” de France Gall se sont souciés de la projeter vers le succès. Son père, Robert Gall, à son époque aussi chanteur et compositeur, s’est soucié d’éduquer sa voix, d’éduquer ses habitudes et de verser ses revenus. Ses managers se sont souciés de ses cheveux, de ses gestes, ont élevé sa douceur, sa sensibilité, sa grâce et après ils faisaient les comptes sur les produits de leur inversion. Quand la “poupée” commença à être trop douce, écœurante, pour avoir suivi fidèlement les consignes données ; les managers l’ont laissée pour s’occuper de lancer d’autres adolescentes à la figure et aux mouvements sauvages, désagréables, légèrement cyniques et habillement décoiffées.

France Gall est née à Paris le 9 octobre 1947. Son grand-père, Paul Berthier, élève de Vincent d’Indy, a fondé, aux côtés du monsieur Maillet, les “Petits chanteurs à la Croix de Bois”, orphéon de voix cristallines à disposition des grandes cathédrales. Son père a d’abord chanté et puis il a composé “La mamma”, À bientôt nous deux” et “Les rubans et la fleur”. Ses deux frères jumeaux, Patrice et Philippe jouent de la guitare et de la batterie. “Ma vie était déjà décidée quand je suis venue au monde”, dit France. Elle apprenait le ballet, instruite par Muriel Belmondo. Elle assistait à un lycée. Elle se souvient seulement d’une chose : son amie Catherine. Elle acquiert un magnétophone et commence à enregistrer en cachette ses chansons préférées. Sa mère remue la tête. La fille devrait continuer sa scolarité, puis trouver un bon homme, se marier, avoir des enfants… Monsieur Robert, par contre, excellent, l’encourage. Présentation à des amis, excellent, excellent, promo dans une maison artistique et tentons la chance à L’Eurovision.

France Gall eut un succès clamé au Festival de l’Eurovision en 1965 avec la chanson “Poupée de cire, poupée de son”. Après, elle a connu une parenthèse d’oubli obscur qu’elle a essayé de combattre avec des chansons de moindre qualité et de faible impact. Maintenant, elle essaye de refleurir le triomphe avec des chansons de Serge Gainsbourg.

Après le triomphe, la famille Gall s’installe dans un splendide appartement, au 16e étage d’un immeuble moderne de Paris. France a emménagé une chambre à coucher romantique et une salle de travail décorée au style Louis XIV. Une petite fille marocaine lui envoie une savonnette, un flacon d’eau de Cologne et une chemise en laine “pour qu’elle n’ait pas froid en hiver”. Peut-être qu’elle la vue dans une photo décolletée et avec un regard peureux, et que la tendresse s’est réveillée en elle. Peut-être qu’elle a juste souhaité qu’elle soit avec elle, qu’elle soit sa poupée.

Le succès est pour quelques mois. Une fois terminé tous les contrats post-festival, France Gall commence à s’éclipser, lentement. “Je n’ai pas d’ami dans mon métier”. Jacques Dessange la prend comme modèle plusieurs fois pour ses coiffures. Elle enregistre quelques disques, sporadiquement. La poupée dort.

France aime aussi le tennis, qu’elle pratique dans cette image. À gauche, un joli plan de la chanteuse.

“Travail, persévérance, talent et chance”. Cinq ans se sont écoulés et France Gall reprend le chemin. “Je deviendrais à nouveau célèbre”. Plus de coups de coude, plus de bousculades, plus de voyages, plus de voyages, plus de solitude. “Non. Non, je n’ai pas de petit ami ; je crois que c’est normal pour une fille de mon âge (vingt-deux ans) de ne pas en avoir.” Cette difficile « opération retour » des artistes oubliés commence.

France Gall se prend en photo aux côtés d’un autre chanteur, Julien Clerc, chevelu, sympathique et qui démarre dans ce métier. Lui, il fait un portrait drôle de France déshabillée, avec son autorisation. Serge Gainsbourg, l’auteur de “Poupée de cire” reçoit la commande d’écrire une autre chanson : “Les années folles”, rythme nostalgique de charleston, simple et commercial. “Les années folles”… Le vent de folie qui souffle au Nord de l’Amérique, l’Amérique du Nord puritaine à l’origine de la violence qui s’étend sur le Vietnam; se rassemble autour des tentes fragiles où le peuple palestinien se trouve depuis vingt ans de désespoir; arrive au Brésil en se faufilant par les barreaux des bâtiments, où des hommes et des femmes sont torturés simplement à cause d’une pensée différente, ou juste à cause de penser à quelque chose; ce vent de folie ne rentre pas, cependant, dans les chansons de France Gall. Sa folie est différente : elle nous renvoie aux bouteilles de champagne débouchées entre rires, aux tournures à découvert, aux gestes agressifs, aux nuits de joie mortelle au cabaret.

Il y a quelques mois France Gall est apparue en Espagne, engagée par la Télévision Espagnole pour le programme “Galas del sábado”. Beaucoup de journalistes l’ont interviewé à ce moment-là.

« On m’appelle de beaucoup de façons différentes : « poupée », « sucrerie », « bonbon », « câline » … Ils disent que je suis le miel ».

“Parfois je vais danser. Parfois, au cinéma. J’espère aussi devenir quelqu’un au cinéma. Je rêve de bonnes comédies musicales. J’aime aussi jouer au tennis.”

“Pompom (Pompidou) est moche mais sympathique.”

“Je vis. Je continue à chanter. Rien de plus.”

La belle et joyeuse présence de France Gall est manifeste dans les images de cette double page.

“J’ai peur des foules, des avions et des reptiles.”

“Je vis heureuse à Paris, avec mes parents, mes frères, mes chats et mes chiens.”

France Gall, tu as avoué publiquement qu’on t’a toujours dit des jolies choses, par exemple que tu es douce et tendre, une statue de caramel ou quelque chose de semblable. La critique n’a jamais été désagréable avec toi. C’est logique. Les femmes nord-américaines ont récemment déclenché sans succès une grève parce qu’elles ne veulent plus être traitées d’objet ; une de ses dirigeantes a déclaré qu’elle n’aura jamais de relation sexuelle avec un homme car cela la rende soumise, lui ôte sa liberté. Tu es le genre de femme qui peut aller en Amérique du Nord et les convaincre, doucement, tendrement, comme une maman, de leur erreur. Leila Jaled, vingt-deux ans comme toi, s’est plantée il y a quelques jours dans le couloir d’un avion israélien avec deux grenades à la main : elle voulait le séquestrer. Tu es la femme que devrait l’interviewer et lui suggérer, doucement, tendrement, que ce qu’elle fait n’est pas féminin. Ou bien tu peux aller à Calcutta, aux centres de stérilisation de femmes, assister à une extirpation d’ovaires et dire à cette femme qui vient de se faire opérer qu’il n’y a rien de plus beau que la vie de famille, l’amour, les enfants, les caniches et les chats. Tu peux aussi partir à Argel et parler avec cette activiste brésilienne, réfugiée politique, qui a les deux jambes paralysées à cause des tortures auxquelles elle fut soumise, et lui dire doucement : “Alors ma grande, pourquoi est-ce que tu t’embrouilles ?” En chantant comme tu le fais et en étant telle que tu es, on dira toujours de toi que tu es douce et tendre. Personne ne te critiquera. Personne ne sera désagréable avec toi. Est-ce que tu comprends pourquoi ?

Dans le vocabulaire du quartier madrilène de Salamanque il y a un mot qui te définit à justesse : tu es une femme “mignonne”. Félicitations.

Magazine : Los Domingos Del ABC (Espagne)
Par Enrique Iparraguirre
Supplément du 4 Octobre 1970

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