3,883FansJ'aime
860SuiveursSuivre
300AbonnésS'abonner

France Gall (Presse) Espagne đŸ‡Ș🇾

L’article retranscrit et traduit*

Article en langue espagnole paru dans le magazine Los domingos de ABC dans un supplĂ©ment du 4 octobre 1970 (Presse) Espagne đŸ‡Ș🇾

France Gall, la gentille reprĂ©sentante de la chanson française, est une grande amatrice des jeux d’hiver.

On cĂ©lĂšbre tous les ans une petite fĂȘte en Europe. Les journaux et magazines français, anglais et allemands, envoient vingt ou trente journalistes pour couvrir l’Ă©vĂšnement.

L’Espagne a toujours l’honneur d’ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par le plus grand nombre d’envoyĂ©s spĂ©ciaux : de quatre-vingt-dix Ă  cent. Cette petite fĂȘte est le Festival de l’Eurovision.

À dix-sept ans, France Gall fut placĂ©e face aux camĂ©ras des tĂ©lĂ©visions europĂ©ennes. Elle interprĂ©ta presque timidement une chanson ingĂ©nue et gai. Et (moment d’Ă©motion, murmures, “flashes”, pressant en amont les bouquets de fleurs, des hommes vĂȘtus de noir qui bougent d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre) elle fut proclamĂ©e vainqueur. Un avenir splendide ; des voyages, des galas, des bousculades, des coups de coude, des aĂ©roports, des interviews, des chambres d’hĂŽtel ; se dĂ©ployait face aux yeux embuĂ©s de cette adolescente qui avait matĂ©riellement sautĂ© vers le succĂšs. Cette nuit-lĂ , Ă  Naples, face aux camĂ©ras, elle a chantĂ© “PoupĂ©e de cire, poupĂ©e de son” deux fois.

France Gall semblait destinée à triompher dans le milieu de la chanson. Sa famille était trÚs connectée au monde musical. Son pÚre, Robert Gall, était compositeur et fut celui qui la soutint réellement le plus dans sa carriÚre.

Mauvaise chance de triompher avec une chanson qui s’intitule “PoupĂ©e de cire” quand on est une jeune fille blonde, mince, française, petite et d’air fragile. Aujourd’hui, aprĂšs une longue parenthĂšse qui l’a conduit au bord de l’oubli, France Gall est obligĂ©e de rĂ©pĂ©ter face aux journalistes : “Je ne suis pas une poupĂ©e brisĂ©e”, “Je ne suis pas une poupĂ©e dĂ©modĂ©e”, “Ça ne me dĂ©range pas que l’on m’appelle « poupĂ©e Â», “Je n’ai pas pensĂ© au suicide”… Les poupĂ©es ne se suicident jamais ; ce sont les grands frĂšres qui les suicident, poussĂ©s par une fureur anatomique qui les obligent Ă  dĂ©sosser les petites figures.

Les “grands frĂšres” de France Gall se sont souciĂ©s de la projeter vers le succĂšs. Son pĂšre, Robert Gall, Ă  son Ă©poque aussi chanteur et compositeur, s’est souciĂ© d’Ă©duquer sa voix, d’Ă©duquer ses habitudes et de verser ses revenus. Ses managers se sont souciĂ©s de ses cheveux, de ses gestes, ont Ă©levĂ© sa douceur, sa sensibilitĂ©, sa grĂące et aprĂšs ils faisaient les comptes sur les produits de leur inversion. Quand la “poupĂ©e” commença Ă  ĂȘtre trop douce, Ă©cƓurante, pour avoir suivi fidĂšlement les consignes donnĂ©es ; les managers l’ont laissĂ©e pour s’occuper de lancer d’autres adolescentes Ă  la figure et aux mouvements sauvages, dĂ©sagrĂ©ables, lĂ©gĂšrement cyniques et habillement dĂ©coiffĂ©es.

France Gall est nĂ©e Ă  Paris le 9 octobre 1947. Son grand-pĂšre, Paul Berthier, Ă©lĂšve de Vincent d’Indy, a fondĂ©, aux cĂŽtĂ©s du monsieur Maillet, les “Petits chanteurs Ă  la Croix de Bois”, orphĂ©on de voix cristallines Ă  disposition des grandes cathĂ©drales. Son pĂšre a d’abord chantĂ© et puis il a composĂ© “La mamma”, À bientĂŽt nous deux” et “Les rubans et la fleur”. Ses deux frĂšres jumeaux, Patrice et Philippe jouent de la guitare et de la batterie. “Ma vie Ă©tait dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ©e quand je suis venue au monde”, dit France. Elle apprenait le ballet, instruite par Muriel Belmondo. Elle assistait Ă  un lycĂ©e. Elle se souvient seulement d’une chose : son amie Catherine. Elle acquiert un magnĂ©tophone et commence Ă  enregistrer en cachette ses chansons prĂ©fĂ©rĂ©es. Sa mĂšre remue la tĂȘte. La fille devrait continuer sa scolaritĂ©, puis trouver un bon homme, se marier, avoir des enfants… Monsieur Robert, par contre, excellent, l’encourage. PrĂ©sentation Ă  des amis, excellent, excellent, promo dans une maison artistique et tentons la chance Ă  L’Eurovision.

France Gall eut un succĂšs clamĂ© au Festival de l’Eurovision en 1965 avec la chanson “PoupĂ©e de cire, poupĂ©e de son”. AprĂšs, elle a connu une parenthĂšse d’oubli obscur qu’elle a essayĂ© de combattre avec des chansons de moindre qualitĂ© et de faible impact. Maintenant, elle essaye de refleurir le triomphe avec des chansons de Serge Gainsbourg.

AprĂšs le triomphe, la famille Gall s’installe dans un splendide appartement, au 16e Ă©tage d’un immeuble moderne de Paris. France a emmĂ©nagĂ© une chambre Ă  coucher romantique et une salle de travail dĂ©corĂ©e au style Louis XIV. Une petite fille marocaine lui envoie une savonnette, un flacon d’eau de Cologne et une chemise en laine “pour qu’elle n’ait pas froid en hiver”. Peut-ĂȘtre qu’elle la vue dans une photo dĂ©colletĂ©e et avec un regard peureux, et que la tendresse s’est rĂ©veillĂ©e en elle. Peut-ĂȘtre qu’elle a juste souhaitĂ© qu’elle soit avec elle, qu’elle soit sa poupĂ©e.

Le succĂšs est pour quelques mois. Une fois terminĂ© tous les contrats post-festival, France Gall commence Ă  s’Ă©clipser, lentement. “Je n’ai pas d’ami dans mon mĂ©tier”. Jacques Dessange la prend comme modĂšle plusieurs fois pour ses coiffures. Elle enregistre quelques disques, sporadiquement. La poupĂ©e dort.

France aime aussi le tennis, qu’elle pratique dans cette image. À gauche, un joli plan de la chanteuse.

“Travail, persĂ©vĂ©rance, talent et chance”. Cinq ans se sont Ă©coulĂ©s et France Gall reprend le chemin. “Je deviendrais Ă  nouveau cĂ©lĂšbre”. Plus de coups de coude, plus de bousculades, plus de voyages, plus de voyages, plus de solitude. “Non. Non, je n’ai pas de petit ami ; je crois que c’est normal pour une fille de mon Ăąge (vingt-deux ans) de ne pas en avoir.” Cette difficile « opĂ©ration retour Â» des artistes oubliĂ©s commence.

France Gall se prend en photo aux cĂŽtĂ©s d’un autre chanteur, Julien Clerc, chevelu, sympathique et qui dĂ©marre dans ce mĂ©tier. Lui, il fait un portrait drĂŽle de France dĂ©shabillĂ©e, avec son autorisation. Serge Gainsbourg, l’auteur de “PoupĂ©e de cire” reçoit la commande d’Ă©crire une autre chanson : “Les annĂ©es folles”, rythme nostalgique de charleston, simple et commercial. “Les annĂ©es folles”… Le vent de folie qui souffle au Nord de l’AmĂ©rique, l’AmĂ©rique du Nord puritaine Ă  l’origine de la violence qui s’Ă©tend sur le Vietnam; se rassemble autour des tentes fragiles oĂč le peuple palestinien se trouve depuis vingt ans de dĂ©sespoir; arrive au BrĂ©sil en se faufilant par les barreaux des bĂątiments, oĂč des hommes et des femmes sont torturĂ©s simplement Ă  cause d’une pensĂ©e diffĂ©rente, ou juste Ă  cause de penser Ă  quelque chose; ce vent de folie ne rentre pas, cependant, dans les chansons de France Gall. Sa folie est diffĂ©rente : elle nous renvoie aux bouteilles de champagne dĂ©bouchĂ©es entre rires, aux tournures Ă  dĂ©couvert, aux gestes agressifs, aux nuits de joie mortelle au cabaret.

Il y a quelques mois France Gall est apparue en Espagne, engagĂ©e par la TĂ©lĂ©vision Espagnole pour le programme “Galas del sĂĄbado”. Beaucoup de journalistes l’ont interviewĂ© Ă  ce moment-lĂ .

« On m’appelle de beaucoup de façons diffĂ©rentes : « poupĂ©e Â», « sucrerie Â», « bonbon Â», « cĂąline » … Ils disent que je suis le miel Â».

“Parfois je vais danser. Parfois, au cinĂ©ma. J’espĂšre aussi devenir quelqu’un au cinĂ©ma. Je rĂȘve de bonnes comĂ©dies musicales. J’aime aussi jouer au tennis.”

“Pompom (Pompidou) est moche mais sympathique.”

“Je vis. Je continue Ă  chanter. Rien de plus.”

La belle et joyeuse présence de France Gall est manifeste dans les images de cette double page.

“J’ai peur des foules, des avions et des reptiles.”

“Je vis heureuse Ă  Paris, avec mes parents, mes frĂšres, mes chats et mes chiens.”

France Gall, tu as avouĂ© publiquement qu’on t’a toujours dit des jolies choses, par exemple que tu es douce et tendre, une statue de caramel ou quelque chose de semblable. La critique n’a jamais Ă©tĂ© dĂ©sagrĂ©able avec toi. C’est logique. Les femmes nord-amĂ©ricaines ont rĂ©cemment dĂ©clenchĂ© sans succĂšs une grĂšve parce qu’elles ne veulent plus ĂȘtre traitĂ©es d’objet ; une de ses dirigeantes a dĂ©clarĂ© qu’elle n’aura jamais de relation sexuelle avec un homme car cela la rende soumise, lui ĂŽte sa libertĂ©. Tu es le genre de femme qui peut aller en AmĂ©rique du Nord et les convaincre, doucement, tendrement, comme une maman, de leur erreur. Leila Jaled, vingt-deux ans comme toi, s’est plantĂ©e il y a quelques jours dans le couloir d’un avion israĂ©lien avec deux grenades Ă  la main : elle voulait le sĂ©questrer. Tu es la femme que devrait l’interviewer et lui suggĂ©rer, doucement, tendrement, que ce qu’elle fait n’est pas fĂ©minin. Ou bien tu peux aller Ă  Calcutta, aux centres de stĂ©rilisation de femmes, assister Ă  une extirpation d’ovaires et dire Ă  cette femme qui vient de se faire opĂ©rer qu’il n’y a rien de plus beau que la vie de famille, l’amour, les enfants, les caniches et les chats. Tu peux aussi partir Ă  Argel et parler avec cette activiste brĂ©silienne, rĂ©fugiĂ©e politique, qui a les deux jambes paralysĂ©es Ă  cause des tortures auxquelles elle fut soumise, et lui dire doucement : “Alors ma grande, pourquoi est-ce que tu t’embrouilles ?” En chantant comme tu le fais et en Ă©tant telle que tu es, on dira toujours de toi que tu es douce et tendre. Personne ne te critiquera. Personne ne sera dĂ©sagrĂ©able avec toi. Est-ce que tu comprends pourquoi ?

Dans le vocabulaire du quartier madrilĂšne de Salamanque il y a un mot qui te dĂ©finit Ă  justesse : tu es une femme “mignonne”. FĂ©licitations.

Magazine : Los Domingos Del ABC (Espagne)
Par Enrique Iparraguirre
Supplément du 4 Octobre 1970

À dĂ©couvrir

France Gall Collection est sur YouTube

France Gall en vidéo

À dĂ©couvrir