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Michel Berger, France Gall (Presse)

Michel Berger, une génération en deuil.

Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael, et des chansons qu’il composait, qu’elle interprétait et où ils avaient décidé de mêler leurs voix.

Dimanche soir, Michel Berger jouait au tennis dans le jardin de sa villa du Capon, à Ramatuelle. Vers 20 heures, il a soudain ressenti un violent malaise. Il a pris un bain et, de nouveau, la douleur a éclaté dans sa poitrine. Le médecin appelé par France Gall était a son chevet et avertissait le Samu quand une troisième crise l’a terrassé.

Lambert Wilson, qui jouait « Ruy Blas » au festival de Ramatuelle, l’avait convié après le spectacle pour fêter son anniversaire. Comme Michel était un ami ponctuel, on s’est étonné de son absence. Il allait avoir 45 ans. Il ne fumait pas, ne buvait pas, mais travaillait énormément, il effectuait une incessante navette entre la France et les Etats-Unis, où il montait son opéra « Starmania » en anglais. Le plus discret et sans doute le plus talentueux des anciens « copains », qui semblait voue à ne jamais vieillir, avait brulé son cœur.

Il a enregistré à 15 ans son premier 45 tours, « Tu n’y crois pas », et, deux années plus tard, un concerto symphonique pop, « Puzzle », Michel Hamburger est définitivement devenu Michel Berger.

Rocker singulier, il se découvre une nouvelle famille, celle des copains. France Gall, elle, est déjà la vedette confirmée qui, dans quelques mois, gagnera le prix Eurovision avec « Poupée de cire, poupée de son », de Gainsbourg.

Le 12 avril 1966, tous deux – Lui à l’extrême gauche, bras sagement croisés, elle deux rangs plus haut, devant Sylvie et Johnny – posent parmi d’autres idoles des sixties, Gainsbourg, Jean-Jacques Debout, Michel Paje, Ronnie Bird, Monty, Sophie, Michel Laurent, Nicole (des Surfs), Salvatore Adamo, Dick Rivers et Véronique (des Surfs), pour Jean-Marie Périer, le photographe de « Salut les copains ». Les deux adolescents ne feront pourtant pas connaissance ce jour-là. Le destin attendra sept ans pour réunir l’homme et la femme.

Ils avaient passé un pacte : ne pas parler l’un de l’autre.

Toute sa vie, le jeune chanteur a regretté de ne pas avoir été plus proche de son père, Jean Hamburger, appelé « le père de la néphrologie mondiale » depuis qu’en 1962 il avait été le premier au monde à réussir une transplantation de rein. Il aurait souhaité qu’à son tour son fils devienne médecin. Michel a choisi la musique. Après une enfance bercée pas les valses de Chopin, Annette Haas, pianiste de concert, il a découvert le rock des premiers jours, et décidé de composer se propres mélodies. Mais il n’a jamais oublié les paroles de son père, mort le 1er février dernier (NDLR : 1992) : Créer, c’est affirmer qu’on existe, c’est anéantir le néant. » Comme le chirurgien, le pianiste n’a eu pour cela qu’à suivre les paroles d’une chanson qu’il avait écrite sur Cézanne : « Il laisse faire la magie de ses mains ».

1974 : il épouse France et lui offre sa “déclaration”.

Lui porte des pattes d’eph’, elle est juchée sur des semelles compensées géantes. Leur roman d’amour débute en 1973 comme un opéra-rock hippy. Michel, après avoir rêvé de philosophie et rédige une thèse savante sur « l’esthétique de la musique pop », a composé « Message personnel » pour Françoise Hardy et « Besoin de personne » pour Véronique Sanson, dont il partage l’existence. Ce perfectionniste vient juste de se décider à interpréter lui-même ses chansons quand il rencontre France Gall, qui, elle, vit alors avec Julien Clerc. « J’admirais l’auteur-compositeur, je suis tombée amoureuse du garçon », dira-t-elle. Elle lui a demandé d’écrire pour elle. Il a répondu par une chanson dont le titre était un doux aveu : « La déclaration ». Comme Sylvie et Johnny ou Stone et Charden, France et Michel deviennent un des couples emblématiques de la génération yé-yé. Un couple qui, cimenté par la passion et le talent, traversera sans tempête dix-huit ans de tendresse et de musique.

Partout, ils mènent la croisade des shows de charité.

Comme tous les baby-boomers nés dans l’après-guerre, la paix est leur seul credo. Comme toutes les stars de leur génération, ils l’ont chantée et se sont systématiquement engagés au service des grandes causes humanitaires. Avec Coluche, Goldman, Renaud (entre autres), ils étaient déjà là pour le concert des chanteurs sans frontières contre la faim, donné à La Courneuve le 13 octobre 1985. Bien qu’il se soit toujours senti solidaire de ces combats généreux, Michel Berger, légèrement excédé par l’exploitation médiatique du « charity business », doutait de leur efficacité, et il avait décidé, avec France, d’être très prudent dans le choix de leurs prestations philanthropiques. En revanche, depuis l’Afrique, avec Balavoine, jusqu’à Phnom Penh, au Cambodge (qui a inspiré un titre de leur dernier album commun, « Double jeu »), France et Michel ont toujours voulu manifester leur solidarité et entrainer leurs amis pour la défense des damnés de la terre.

L’entente parfaite du créateur et de sa muse.

« Il y a des années que nous faisons ce métier, uniquement parce que nous l’aimons. J’aime France, et je veux qu’elle existe toute seule. Nous ne serons jamais le double, l’ombre l’un de l’autre. »

Le 7 juin dernier, quand ils interprètent ensemble les chansons de leur nouvel album commun, Michel ignore qu’il incarne pour la toute dernière fois sur scène, face à France, l’éternel et séduisant adolescent romantique qui joue du piano debout. L’album s’intitule « Double jeu », mais il est celui de l’amour triomphant. Et de la sincérité. Michel est parti sans avoir le temps d’écrire le scénario du film qu’il rêvait de réaliser. Avec lui, un peu du temps des copains meurt à jamais.


Quelques heures avant le drame, une voyante leur avait dit : « vous entrez dans l’immortalité. »

Interview France Gall et Michel Berger par Alain Morel.

Alain Morel, envoyé spécial du « Parisien » et animateur de Radio Service Saint-Tropez au festival de Ramatuelle, a rencontré France Gall et Michel Berger quelques heures avant le drame. Pour « Paris Match », voici leur dernière interview ensemble. Et l’ultime confidence d’un compositeur bien dans sa génération.

Paris Match. Votre maison est-elle à Ramatuelle ou à Saint-Tropez ? il parait qu’il y a une ligne frontière …

France Gall. En effet, il y a une partie du terrain, entre 7 000 et 7 500 mètres carrés, qui est sur Saint-Tropez et une autre, celle ou est bâtie la maison, située sur Ramatuelle.

P.M. Ainsi, en jouant au tennis, on peut changer de commune en changeant de côte.

France. Suivant le côté du court ou l’on se trouve, on joue à Ramatuelle ou à Saint-Tropez.

P.M. Vous êtes venus au festival de Ramatuelle. En général, vos vacances sont plutôt calmes. Vous ne sortez pas beaucoup dans les endroits de la région dits a la mode ?

France. Nous ne sommes généralement pas la en août. Nous n’avons donc jamais eu l’occasion d’assister au festival.

P.M. Comment vivez-vous dans la maison l’été ?

Michel Berger. Tranquilles. Il n’y a pas chez nous de grandes tablées de dix personnes tous les jours. On est plutôt sauvages. Ce qui est formidable dans cette région, c’est qu’on trouve des gens qui sortent dans les boites, qui voient beaucoup de monde, qui ont beaucoup d’amis, et qu’on peut en même temps rester dans sa maison très tranquillement. Ramatuelle, c’est comme ça. Beaucoup de gens vivent dans leur maison, dans leur coin, très heureux.

P.M. Combien de temps allez-vous rester tranquilles dans la maison ?

Michel. Nous partons dans quelques jours, mais nous venons assez souvent hors saison. C’est un endroit merveilleux l’hiver.

P.M. France, vous allez avoir un hiver très chargé. On va retrouver l’album sur scène ?

France. Un automne, un hiver, un printemps très chargés, une année très chargée. Nous commençons le 7 octobre, à la Cigale. Après, nous irons chanter dans des endroits où nous avons toujours eu envie d’aller, comme Phnom Penh, Hanoi, Shanghai, Dakar. Cela va s’étaler sur toute l’année. Nous ferons aussi une tournée en France et peut-être une grande salle … Je ne suis pas d’accord avec Michel quand il dit qu’on est plutôt calmes. Cette année, c’est vrai qu’on est un peu au calme, mais sinon, ce sont plutôt les grandes tablées. Certaines années, la maison est pleine. Il y a toujours des amis qui dorment, qui passent. Dans toutes les maisons alentour, il y a des amis. Donc, on se reçoit les uns les autres, ce qui fait le désespoir des restaurateurs.

Michel. Je ne vois pas cela comme ça.

France. Il n ‘y a jamais assez de monde pour Michel. Il aime bien quand il y a beaucoup de monde, quand ça passe.

P.M. Vous avez dit que Phnom Penh serait une des villes étapes de la tournée. C’est aussi une des chansons de l’album. Elle est dédiée a quelqu’un. Est-ce qu’elle a une petite histoire ?

Michel. Elle n’est pas dédiée a quelqu’un, elle est dédiée a toute une équipe. A Phnom Penh, nous sommes alles visiter l’hôpital Calmette. Comme souvent dans les endroits où il y a beaucoup de difficultés, nous avons rencontré des équipes qui font des choses formidables. C’était vraiment le cas. On y a rencontré des médecins anonymes qui font un travail merveilleux. Il y a des tas d’équipes : Médecins du monde, Médecins sans frontières. Quand on les voit sur place, c’est vraiment extraordinaire. C’est vraiment l’aventure moderne. Je comprends très bien que des jeunes ayant entre 15 et 20 ans soient fascinés. C’est une manière de vivre qui est en même temps une grande aventure humaine.

France. Avoir le sentiment de pouvoir aider les autres, c’est formidable. Cette chanson, “Phnom Penh”, est une façon de les saluer.

P.M. Vous avez beaucoup fait. Vous avez enregistré des disques collectifs pour de grandes causes humanitaires, vous avez participé aux travaux de la fondation Balavoine. J’ai lu quelque part, France, que, sans renoncer à ce genre d’action, vous aviez l’intention de le faire de façon plus anonyme.

France. Il y en a un peu marre. Maintenant, pour un oui, pour un non, on vous demande de faire un disque. Ça n’a plus aucun poids. Tout le monde fait un disque pour tout. Il y a toujours de la bonne volonté, mais je me méfie beaucoup des gens de bonne volonté. Je n’ai plus envie de me montrer comme ça. J’ai eu plusieurs fois Michel Gillibert au téléphone parce qu’on a fait des choses ensemble. Je lui ai dit : « Maintenant, c’est fini. Je veux bien coller des enveloppes, mais je ne veux plus aller à la télé. »

Michel. C’est compliqué, car on ne peut pas non plus faire une croix sur tout. Le disque sur le sida, par exemple, c’est bien. Il est bon que des choses soient faites qui puissent faire parler les gens sur certains sujets. L’important n’est pas seulement de rapporter de l’argent, c’est aussi d’en parler. Mais il ne faut pas non plus que ce soient les mêmes tout le temps. De plus, dès qu’on refuse quelque chose, on vous demande : « Celui-là, pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »

P.M. France, je suis étonné de vous découvrir à Ramatuelle. Je vous pensais définitivement au Sénégal.

France. L’été – en fait, pour eux, l’hivernage -, il fait très lourd. Et puis, ma maison est en travaux. Venir ici au mois de juillet est devenu une habitude. Pour les enfants, il est important de retrouver un endroit régulièrement a la même époque, le même endroit, des amis. Quand j’étais petite, j’allais toujours au même endroit. C’est agréable. Ça vous fait des souvenirs pour plus tard.

P.M. Le Sénégal, c’est un coup de foudre ?

France. Ça fait très longtemps que j’y vais, mais il y a seulement quelques années que je suis très attachée au Sénégal, et a l’Afrique. Maintenant, c’est devenu indispensable. Quand je n’y vais pas pendant deux ou trois mois, j’ai vraiment envie d’y retourner.

P.M. On vous y appelle “la Négresse blonde”. C’est aussi le titre d’une des chansons de l’album. Michel, c’est vous qui avez trouvé ce pseudonyme ?

Michel. Non, c’est France qui m’en a parlé. J’ai été frappe de ce nom qu’on lui avait donné là-bas. J’ai d’ailleurs découvert que ce n’était pas très original. Un livre et un film ont été appelés “La Négresse blonde”. Cela existe depuis longtemps. C’est assez amusant, l’idée qu’il peut y avoir des mélanges.

P.M. Vous avez un autre endroit a vous quelque part dans le monde ?

France. On le cherche. On l’a cherche il y a quelques mois.

Michel. Je suis souvent allé en Angleterre et aux Etats-Unis, où nous avons enregistré “Starmania” en anglais. Je commence à m’y sentir bien, surtout aux Etats-Unis, parce que la musique fait partie totalement de la vie et que ça me rend très heureux.

P.M. Côte Ouest ?

Michel. Même a New York, qui est une ville beaucoup plus dure. Ce que j’adore là-bas, c’est le contact avec les musiciens, tous les gens qui touchent à la musique. J’ai vraiment l’impression qu’il y a une autre manière de voir la musique. Cela me fait du bien. Je me ressource beaucoup dans les rapports que je peux avoir avec les musiciens et tous les gens qui sont dans le domaine de la musique, là-bas.

P.M. Ces dernières années, quand on évoquait vos retours a la scène, vous sembliez vouloir prendre un peu de recul. Finalement, vous revenez tous les deux complètement ensemble, presque en osmose.

Michel. Il y a très longtemps que nous le voulions. Comme France n’avait plus envie de faire des disques toute seule, j’ai davantage envie d’écrire. Les chansons, c’est très volatile, ça disparait assez vite. Nous avons trouvé cette manière de repartir à l’aventure. C’est une aventure que de faire un disque a deux, avec une musique un peu différente.

P.M. France, pourquoi ne vouliez-vous plus monter sur scène ?

France. J’avais le sentiment d ‘être allée au bout de quelque chose, au bout de ma carrière artistique. Le dernier spectacle que j’avais fait, je l’avais adoré. Nous avions réunît sur scène la musique africaine, des musiciens américains, français. J’avais l’impression que c’était un aboutissement. Je ne voyais pas ce que je pouvais tenter de plus qui me rendrait encore plus heureuse que le spectacle et l’album « Babacar », il a fallu que nous abandonnions un peu nos personnalités pour devenir une seule et unique personne. Nous voulions vraiment que ça ressemble à un groupe. Nous ne voulions pas qu’on reconnaisse nos voix. Il fallait que nous trouvions un son qui se mélange bien.

P.M. C’est un travail qui vous a pris neuf mois … Maintenant que l’enfant est né, il ressemble plus à son père ou à sa mère ?

Michel. Je pense que c’est un mélange. L’écriture est signée du père, une grande part de la direction du disque a été faite par la mère. Si j’avais composé ce disque tout seul, ce n’aurait pas été ce disque-là …

P.M. Vous avez fait entre amis, il y a quelques semaines, une petite soirée, à Paris, au New Morning, pour vous essayer sur scène et montrer à vos amis les chansons de l’album. C’était évidemment une soirée intimiste. On murmure que le spectacle sera lui aussi un peu intimiste.

France. Oui, nous en avons très envie. D’ailleurs, le choix de la Cigale est assez symbolique. Il y a, pour nous deux, une espèce de lassitude pour les énormes spectacles. La scène, c’est communiquer quelque chose aux gens. On a envie de se ressourcer avec des gens proches de soi.

P.M. Michel, il y a quelque temps, vous aviez, à titre personnel, des projets de cinéma. Où en êtes-vous ?

Michel. J’ai été obligé de remettre un certain nombre de choses pour faire ce disque et la scène qui va aller avec. Cela ne me rend pas malheureux, car le sujet du film que je voudrais réaliser n’est pas d’actualité. Ce n’est donc pas un problème, mais cela fait vraiment partie des choses que j’ai envie de faire dans les années qui vont venir.

P.M. Et vous, France, a une certaine époque, vous envisagiez de vous tourner vers la mise en scène de spectacles. Vous avez d’ailleurs déjà participé à des mises en scène. C’est oublié ?

France. En fait, je ne sais pas si je serais capable de réaliser des spectacles. Je suis quelqu’un d’assez dirigiste. Je suis donc assez faite pour diriger. Mais cela ne suffit pas. Je crois que je ne serais pas capable d’y arriver toute seule. Quand Michel travaillait sur “Starmania”, c’était intéressant. J’étais là tous les jours. Monter un spectacle comme cela me passionnerait, mais j’aurais besoin soit que Michel soit là, soit de travailler avec quelqu’un d’autre. Je ne pourrais pas décider toute seule. C’est un vrai métier, et je n’y ai pas beaucoup travaillé. Pour l’instant, je considère que j’apprends encore.

P.M. Qu’avez-vous fait pendant ces deux ou trois ans ou l’on n’avait plus de nouvelles de vous ? Pour Michel, on a su, mais, pour vous, on ne savait rien. Est-ce un secret ?

France. Non. J’ai beaucoup pensé. J’ai pas mal suivi Michel. Nous sommes partis faire de grands voyages à l’autre bout du monde, voir d’autres horizons. J’ai deux enfants, comme vous le savez. Je crois qu’ils sont bien dans leur peau, bien dans leurs baskets. C’est grâce au temps que je leur ai consacré.

P.M. Avez-vous l’impression d’avoir encore des rêves à accomplir ?

France. Hier, sur la plage, quelqu’un m’a fait les lignes de la main. Je n’avais jamais accepté jusque-là. Mais comme je suis un peu dans une période de trouble, je me suis dit : « Tiens ! Peut-être que ça va m’éclairer un peu. » Cette personne-là m’a dit des choses extraordinaires. Elle m’a dit que ça allait venir maintenant. Je ne sais pas du tout ce que ça peut être. Elle m’a dit : « Vous entrez dans l’immortalité.” Je lui ai dit : “Ce n’est quand même pas avec ma petite carrière de chanteuse que je vais entrer dans l’immortalité. Ça va se passer maintenant ?” Elle m’a répondu : « En effet.” Donc, j’attends de pied ferme ce qui va se passer. Je m’y attends.

Michel. Je suis très intéressé de savoir ce que l’immortalité va choisir.


Il pose doucement sa main sur l’épaule de France et ses yeux se ferment.

Il appelle France Gall : « Qu’est-ce qui se passe ? J’ai à nouveau mal à la poitrine. »
Michel Berger est dans son bain. Dimanche soir, 20h30. Il est inquiet. Il vient de jouer au tennis, une petite heure, comme chaque jour depuis qu’il est à Ramatuelle. Mais cette fois-là, il a dû interrompre sa partie. Premier élancement au cœur. Cela ne dure pas longtemps, il rentre dans sa maison. Pense que c’est la chaleur, et c’est vrai qu’aujourd’hui il a fait spécialement chaud. Second élancement dans le bain. France Gall téléphone a un médecin de garde. Il est en tournée. Une secrétaire le contacte par radio. Le médecin rappelle aussitôt chez les Berger, il ne connait pas bien la route. Au téléphone, France Gall est tremblante : « Dépêchez-vous, il a très mal. »

Dix minutes plus tard, le médecin est au chevet du compositeur. Michel Berger est en peignoir, allongé sur son lit. Cela va mieux. Il a l’air rassuré, détendu même, c’est tellement agréable quand la douleur s’arrête. »
« Cela me serrait dans la poitrine, je ne veux pas resouffrir comme cela », dit-il au médecin qui lui donne un comprimé et lui demande s’il a eu des antécédents cardiaques. Non. Rien. Il faut quand même faire immédiatement un examen.

« Si l’examen est bon, vous devrez sans doute faire attention, désormais. »
« Si c’est pour finir comme Goscinny, ça n’est pas la peine », plaisante Michel Berger. [Le scénariste d’Astérix » est mort au cours d’un examen cardiaque en pédalant sur une bicyclette.]

Le médecin prend le téléphone sur la table de chevet, appelle SOS Médecins et le Samu. Ils ont le matériel adéquat. Il parle au Samu, se retourne vers Michel Berger. Brusquement, le chanteur pâlit, il porte de nouveau la main à son cœur. Le médecin lâche le téléphone, lui fait une injection.

Michel Berger s’étend sur le lit, France Gall s’assied près de lui. Maintenant. Les gestes du chanteur sont lents. Il pose doucement la main sur l’épaule de France. Lentement ses yeux se ferment. Lentement, sa main sans force quitte l’épaule de sa femme et tombe sur le lit. Michel Berger est mort. Un quart d’heure s’est écoulé depuis l’arrivée du médecin.

Le Samu et S.O.S. Médecins arrivent à leur tour. Pendant trois quarts d’heure ils essaient de réanimer le chanteur.

Intubation, assistance respiratoire, massage cardiaque. Il n’y a plus rien à faire. Il est 21 h 30.


Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.

« Moi, je me fous de ce qui se passe après la mort ».

Il était 17 heures, ce dimanche après-midi. Sur le seuil de sa villa du Capon, un haut quartier perché sur la frontière des communes de Ramatuelle et de Saint-Tropez. Michel, en short et chemise verte, nous disait « au revoir » de la main. « Et a tout de suite », même, puisque, après avoir passé l’après-midi avec France et lui, nous devions le retrouver, trois heures plus tard, au théâtre Gerard-Philipe.

« Ce sera quasiment notre première et dernière sortie, puisque nous regagnons Paris demain, nous avait-il confié. Dommage, car j’aurais aussi aimé aller applaudir “La contrebasse”, avec Villeret, et “Le mystère des faux Bulgares”. Mais le devoir nous appelle. »

Depuis quelques jours, entourés seulement de « vrais » amis de passage – leurs deux enfants confiés à l’oxygène vivifiant des montagnes -, ils avaient préparé au calme un avenir chargé. La quarantaine « difficile » de France (« Pendant quatre ans, j’ai vraiment dégusté, réalisant qu’avant Michel on m’avait volé ma jeunesse et qu’a présent j’entrais dans une dernière ligne droite »), son exil épisodique sur une ile du Sénégal (« Là-bas, je retrouve mes 18 ans, je n’ai de comptes à rendre à personne, je n’ai pas, comme ici, besoin de porter des lunettes noires pour supporter le regard des autres »), les angoisses de Michel (« Nous, les artistes, demeurons des “ados” attardés, ou notre époque est redoutable pour les adolescents, ce postmodernisme synonyme d’exploitation et d’indifférence m’affole ! ») : ici, dans la paix retrouvée de leur maison, tout semblait enfin d’estomper. Seuls vrais soucis du jour : les dégâts inouïs provoqués dans leur jardin par une meute de singuliers noctambules, et, soudain, cette phrase glacée de Michel déclarant a ses hôtes, à la fin du déjeuner : « Moi, je m’en fous de ce qui se passe après la mort ! »

« C’est d’abord le calme que tu apprécies ici ?

  • C’est un havre de paix, un privilège exorbitant … Celui de pouvoir profiter d’un endroit qui fait courir le monde tout en se retranchant des plaisirs factices et des pressions en tout genre.
  • Au fait, ou en es-tu avec « Starmania » ?
  • Si je me suis donné tant de mal pour que le spectacle soit monté à Londres, c’est parce que je souffre du côté « volatile » de la chanson. C’est fabuleux qu’une œuvre puisse survivre à son exploitation commerciale, qu’elle puisse franchir des frontières. « Starmania » à Londres, c’est presque fait… le disque est en boite -, et s’ils acceptent de comprendre qu’il s’agit d’un Opera rock sans le stress de leurs comédies musicales habituelles, je vais être le plus heureux des hommes. Comme je l’ai été quand certains, comme Johnny, ont repris mes chansons. Avec “Diego”, il m’a fait frissonner !
  • il va bien, Johnny ? il semblait un peu fatigué, ces derniers temps.
  • il est venu déjeuner a la maison avant-hier. Avec nous, il a toujours été adorable. Je lui ai d’ailleurs fait remarquer. Il m’a répondu : « Chez toi, je me tiens bien ! » Vous savez, entre quelques-uns du métier tel que je le conçois, on a de vrais rapports. On n’est pas Michael Jackson.
  • Vous irez le voir ?
  • Peut-être. Le show doit être parfait.

On a un ami qui le connait et qui en parle comme d’un enfant, avec ses folies et ses rêves. Une sorte de Disney chantant. Mais, côte vie privée, fantasmes et « surpression”, il vit sur une autre planète.

  • Vous, sur la vôtre, vous vivez comment ?
  • En évoluant, [Rire.] J’essaie peut-être de me faire mieux connaitre, enfin, connaitre pour ce que je suis. Plein de gens me croient blase, froid, docile. En fait, je suis tout le contraire. J’ai en moi une pudeur et une distraction qui me font traiter par France de « professeur Tournesol » … Mais j’ai aussi une vraie révolte contre un monde injuste ou il est trop difficile d’être complétement heureux !

Magazine : Paris Match
Par Arnaud Bizot et Alain Morel
Numéro du 13 août 1992
Numéro : 2255

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