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France Gall, sa vie sans Berger

Trois mois après le départ de celui qu’elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », elle a demandé à Jean-Marie Périer, l’ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l’une des plus belles chansons de l’album « Double jeu », chez WEA.

Elle qui, pour l’instant, a choisi de ne pas parler, sait que ce clip, tourné en Afrique et dans lequel elle apparaît brièvement, vaut tous les mots, tous les discours. On pourra le voir dans « Stars 90 », de Michel Drucker, sur TF1, le 16 novembre. Voici son histoire pleine de tendresse et de pudeur qui prélude au retour sur scène de la chanteuse, en juin 93, pour une semaine, à Bercy,

Michel, il ne s’était pas trompé de femme. France, que je connais depuis vingt-neuf ans, je viens vraiment de la découvrir. C’est une femme magnifique, rare, formidablement tournée vers la vie, sans rien renier de sa peine. Elle sait prendre sur elle, trouver des réserves d’humour au milieu des trous noirs, rire d’elle. Sa façon d’être est l’élégance même.»

Jean-Marie Périer, l’ami de toujours, le copain de l’adolescence, c’est à lui que France a pensé quand elle s’est résolue à faire tourner le clip de « Superficiel et léger », que Michel et elle aimaient tant, sur leur album duo. Ils y avaient pensé ensemble, avant, sans préciser quelle forme il prendrait. France était perdue. Comment pouvait-elle en même temps continuer et se protéger. Comment, Michel disparu, réussir à ce que son travail ne disparaisse pas avec lui ? A Jean-Marie Périer, en qui elle avait toute confiance, de s’attaquer à cette gageure : elle gardait le silence et lui donnait la parole.

Quand il propose à France l’histoire de deux enfants : un petit garçon brun de 8 ans, une petite fille blonde de 9 ans, qui, sans paroles, armés de leurs seuls regards, se séduisent et se perdent, elle accepte aussitôt. « Dans mon esprit, ces deux enfants ressemblent à France et à Michel enfants. La petite fille est attirée par l’attitude obstinée du petit garçon qui veut faire ce que les autres ne font pas. Quelque chose de fou, d’unique : voler. Il essaie, n’y arrive pas, s’entête. Des sourires, des regards s’échangent. Et il s’envole, laissant la petite fille seule derrière lui. Légèreté, non superficielle. J’ai voulu faire un film destiné à des gens très jeunes sur des gens très jeunes dont le ton soit grave. Avez-vous oublié combien tout est tragique, définitif, à 10-14 ans ? Les adolescents ne sont que peurs et angoisses alors qu’on essaie de donner d’eux cette fausse image de gaieté et d’insouciance. Dans ce clip, la petite fille doit faire face à l’absence.”

“Un dernier plan de quelques secondes sur France regardant la mer … Tout est dit.”

Ce décor de mer et de montagne, l’un des plus beaux paysages du monde, Jean-Marie Périer est allé le chercher à l’extrême sud du continent africain, « pour oublier l’hiver », là où la montagne se jette dans la mer face au cap de Bonne Espérance. Une région d’Afrique que France ne connaissait pas, elle qui, pourtant, a fait de ce pays sa terre d’élection. Après l’avoir découverte, avec Action École, une mission humanitaire à laquelle elle s’était associée – c’est elle qui a voulu que le petit Sénégalais, Babacar, aille à l’école, vive mieux, en aidant sa mère à apprendre le métier de couturière. France a une maison, sur une île presque déserte du Sénégal, sans électricité, où on accoste en pirogue et où elle allait aussi souvent qu’elle le pouvait, seule. Seule avec ses inquiétudes, ses ombres : « Je rêve que la réalité du monde soit fausse ; plus ça va, plus ce qui se passe me terrasse. » Une préoccupation qu’elle partageait avec Michel qui l’exprimait dans ses chansons : le drame du Cambodge, les immigrés, l’Afrique, la faim, la souffrance, rien de tout cela ne leur était indifférent. C’est eux-mêmes qui entament des recherches pour retrouver les parents, disparus depuis vingt-six ans de la petite Cambodgienne qui s’occupe de leurs deux enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans.

Pourtant, ce grand voyage – seize heures d’avion pour atteindre l’Afrique du Sud – elle aurait tant voulu ne pas le faire seule. Avec Michel, ils auraient cherché à comprendre ce qui la surprend tant. Pourquoi, malgré la suppression de l’apartheid, on ne voit jamais les Blancs et les Noirs ensemble dans les restaurants ? Laisser ses enfants est un autre déchirement. Elle a bien failli ne pas partir à cause d’eux et, pour eux encore, elle tient à rentrer le plus tôt possible. « Je crois pourtant, dit Jean-Marie Périer, que cette évasion, la première depuis la disparition de Michel, lui a fait du bien. Elle était à la fois proche de nous, riant avec nous, parlant anglais avec les petits Sud-Africains que j’avais choisis, et enfermée en elle-même, veillant sans faille à ne jamais donner sa tristesse en spectacle. »

« Ce tournage a été un très beau moment, très chaleureux et France a été heureuse du résultat. Ses enfants aussi ont été touchés par cette histoire qu’ils auraient pu imaginer. »

Délicat et sensible, Jean-Marie Périer n’a voulu utiliser qu’un très court plan de France et seulement quelques images de Michel pour le clip. Et des images de lui qu’il avait vraiment voulues. Celles de la seule et dernière émission de télévision qu’il ait tournée, fin juin, « Stars 90 » pour TF1 : « Il n’était pas question qu’on profite de lui. »

Cette émission avait été très importante pour le couple. France Gall chantait de nouveau après quatre ans d’interruption et c’était la première – et la seule – fois, depuis qu’ils se connaissaient, qu’ils chantaient ensemble sur scène. « Le Pavillon Baltard, se souvient Michel Drucker, est un lieu de spectacle qui accueille douze à quinze cents spectateurs. Cette émission a servi de mini répétition au concert qu’ils devaient donner ensemble à La Cigale, du 17 octobre au 1er novembre. Ils sont sortis bouleversés de cette confrontation avec le public, la première d’une série de concerts qu’ils devaient aussi donner ensemble, pendant un an, en tournée. »

Parmi les projets du couple, il y en avait un qui comptait pour Michel Berger : l’adaptation anglaise de « Starmania », devenu « Tycoon », disque et spectacle. Le disque de l’opéra-rock fétiche de Michel Berger, « Le monde est stone », chanté par Cindy Lauper, s’est envolé au firmament des hit-parades en Angleterre et ailleurs, et le spectacle est prévu pour janvier à Londres. France Gall a tenu personnellement à veiller à la préparation de ces deux événements qui lui tiennent tant à cœur.

Elle prépare aussi secrètement un portrait de son mari, avec Lionel Rotcage, pour France 2, fait unique dans les annales du spectacle. Nul ne sait encore si France, qui venait de renouer avec la chanson affirmant : « Ça y est, je sais ce que je dois chanter pour être exactement moi et apporter quelque chose de nouveau », veut rompre avec le métier ou persévérer : « Je ne sais pas si elle a pris la décision de continuer à chanter, estime Jean-Marie Périer, mais je crois qu’elle le veut, sans pouvoir dire quand et comment. » Aura-t-elle le courage d’affronter seule le public sans être « tranquillisée par le regard de l’autre » ? Après de longues hésitations, l’appréhension et le doute qui précèdent forcément une décision aussi importante, France Gall s’est engagée à revenir sur scène en juin 93, pour une semaine, à Bercy. Seule. Ces chansons de « Double jeu », dont elle a hérité, se terminent toutes par une note d’espoir qui lui faisait dire : « Je suis contente que Michel les ait composées de cette façon. J’espère pouvoir me réveiller un jour, lavée de toute inquiétude et vivre sereine cette deuxième partie de ma vie. »

C’était compter sans « le cadeau empoisonné de ce parfum d’éternité ».


Depuis peu, j’apprends le piano et j’ai tenu à essayer d’abord de jouer des mélodies de Michel, parce qu’elles sont belles et parce que c’est lui. Je suis heureux mais surtout fier que France Gall ait choisi « Stars 90 » parmi toutes les émissions qui la sollicitaient pour faire connaître le clip de « Superficiel et léger ». Michel, je le connaissais depuis très très longtemps. Comme beaucoup dans ce métier, j’ai cru, au moins pendant dix ans, qu’il était distant et froid, simplement parce qu’il a toujours veillé à se préserver, lui et sa famille. Cette discrétion cachait beaucoup de générosité et de profondeur. Elle est sûrement la cause de cette absence de reconnaissance professionnelle vis-à-vis de son œuvre. Il n’a jamais obtenu la moindre récompense pour ses créations, disques et spectacles, et en a sûrement souffert. Il formait avec France Gall un couple de surdoués. Un duo indestructible, devrais-je dire, qui me fait penser à Gainsbourg-Birkin. Même connivence, même passion, même double amour partagé pour l’autre et pour la musique. Michel Drucker

Magazine : Télé 7 Jours
Par Danielle Sommer et photos de Tony Frank
Date : du 10 au 20 novembre 1992
Numéro : 1694

Merci à Elisabeth.

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