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France Gall à Bercy : la revanche (Presse) Madame Figaro

Près de cent mille spectateurs vont lui faire un triomphe. France Gall est de retour pour notre plus grand plaisir.

Elle a accepté de répondre à toutes nos questions. Sérénité mais aussi, par instants, colère, tel est son état d’esprit quelques jours avant Bercy, les 10, 11, 12, 22, 23, 24 et 25 septembre prochains avant une grande tournée en France, du 8 octobre au 5 décembre 1993.

« La mèche, ça va, là ? » France n’écoute pas la réponse, elle tranche. Enfile, docile, la chemise que le photographe lui demande de passer, étudie l’effet dans le miroir, relève le col, puis le laisse tomber bien bas sur ses épaules découvrant un joli décolleté, jauge le tout, se ravise soudain d’un grand éclat de rire : trop échancré. « Faut quand même pas que j’en fasse trop ! Quoique … pour ceux qui doutent que je les ai encore ! » Ouf, c’est elle qui en parle. De cette sale petite « boule au sein qu’il a fallu lui enlever de toute urgence au printemps dernier. Plus qu’un mauvais souvenir ? Le sourire est là pour l’attester. « Je suis intacte, je suis guérie. »

Et puis, France n’est pas du style à s’écouter. « Je n’ai pas le choix. J’ai deux enfants et, dans quelques jours, je suis sur scène. » Trop à faire. Trop de moments forts aussi en perspective pour renoncer. Pour s’autoriser à gamberger. Sinon comment tenir bon ?

Il y a de la force, de la dignité chez ce petit bout de bonne femme d’un mètre soixante. Quelque chose de gamin, de juvénile dans le visage, aussitôt tempéré par une émouvante gravité. Primesautière, un brin facétieuse, elle obéit aux désirs du photographe, plaisante avec la maquilleuse, se love dans un fauteuil, prend la pose. Et tout à coup, replonge. Elle semble loin, très loin. Autour, on se sentirait presque de trop, voyeurs, déplacés. Sacrilèges, en quelque sorte, dans cet endroit qui doit lui rappeler tant de scènes passées. Car c’est là, dans cet hôtel particulier, transformé pour la circonstance en studio photos, que Michel enregistrait ses chansons, c’est là qu’auprès de lui elle veillait, là qu’ils retrouvaient à chaque note de musique une intense complicité. Témoin, la photo sur leur dernier CD « Double Jeu », où ils sont assis sur des coussins blancs près de l’escalier. France ou les deux facettes. Même si, là, ce n’est pas par jeu. La séance de photos se termine. Elle remet son chemisier rouge, prend une cigarette, et avant que chacun ne reparte, trouve un mot gentil. Rassurante, elle promet, malgré l’heure tardive, de prendre le temps nécessaire pour l’interview. Bien qu’elle ne voie pas vraiment pourquoi on a tant insisté pour la rencontrer.

« Ça me touche, mais j’ai toujours du mal à comprendre pourquoi on s’intéresse à moi. J’ai accepté de sortir un peu de ma réserve à cause de cette maladie qui m’a contrainte à faire faux bond en juin dernier. Je me dois d’expliquer pourquoi à mon public. Sinon, moins je parle de moi, mieux je me porte. »

Moins on parle d’elle aussi, semble-t-il. Le ton change, France est furieuse. Les bras autour des genoux, les tennis noires à semelles compensées coincées sur le fauteuil, la chanteuse au look d’éternelle adolescente s’anime et retrouve l’autorité de ses quarante-cinq ans.

« On a écrit n’importe quoi au sujet de Michel et moi. Je trouve ça écœurant. Je souhaite à tout le monde de vivre une histoire d’amour aussi forte que la nôtre. Quinze ans sans un nuage, sans une dispute, avec une courtoisie et un respect absolus, vous vous rendez compte ! Pourquoi salir tout ça ? » Il fallait que ça sorte.

Devant la représentante d’une corporation qu’elle a parfois du mal à supporter, France choisit de vider son sac. Parce qu’elle a été blessée par des mots, et qu’elle a mal. Tout ça parce qu’une méchante crise de quarantaine – « Rien que de très banal, comme les femmes la vivent toutes » – l’a plongée, il y a peu, dans un désarroi inattendu, face à des remises en cause douloureuses. Une soudaine envie de chanter autre chose, de vivre autrement. « Pendant des années, j’ai été derrière Michel et heureuse de l’être. Là, j’ai eu envie d’être à côté. Je me suis rebellée. Mais c’est bien, quelqu’un qui se rebelle. C’est quelque chose que je juge positif, c’est un formidable virage. » Qu’elle a effectué à l’aide d’une psychothérapie, de séjours au Sénégal dans une maison éloignée de tout et de tous, histoire de se retrouver, et en tentant d’expliquer à Michel ce qu’elle désirait désormais chanter. Dur pour un créateur, habitué à suivre son seul instinct. Déroutant surtout pour un mari, qui ne reconnaissait plus sa femme. Quinze jours à Los Angeles et Michel est revenu avec « Double Jeu ». Joli cadeau d’amour prouvant, s’il en était besoin, que lui seul pouvait comprendre ce que France attendait : « Ce disque est mon préféré. » Et l’apothéose de leur complicité retrouvée. Au point de projeter, pour la première fois de leurs carrières, de monter ensemble sur scène.

Une partie de tennis fatale à Ramatuelle en a décidé autrement. L’enterrement, la souffrance, le quotidien sans lui… France, pour ses enfants, fait front. « Dès le lendemain, je leur ai fait une vie gaie. J’ai laissé la porte ouverte à tous les amis tout au long de l’année … Vu ce qui m’est arrivé ensuite, peut-être que j’aurais mieux fait de craquer ». A peine six mois après le drame, elle participe à quelques émissions de télévision : « Je sais que certains m’ont reproché d’apparaître gaie, désinvolte. Ça ne se faisait pas pour une veuve ! Ils ignoraient les heures que je passais ensuite à me remettre de pareilles évocations. Mais lorsqu’après, on leur a annoncé mon opération, je leur ai tout à coup paru plus humaine. » Un check-up de routine au printemps avant d’affronter seule Bercy début juin – « Parce qu’il fallait que les choses continuent » – et la seconde mauvaise nouvelle tombe : une tumeur maligne au sein. Le gouffre. Puis la remontée instinctive : « Il ne fallait pas que mes enfants soient orphelins ! » Chimiothérapie et répétitions du spectacle alternent. Jusqu’à ce que … « J’ai cru que j’allais mourir de fatigue. Ce n’est pas une expression. J’étais totalement à bout. »

Annulation de Bercy. « Un mois de cauchemar, un été de solitude », quelques mises au point aussi : France ne supporte pas qu’on la traite de « mère Courage » et qu’on brosse un tableau pathétique de son « calvaire ». Pas le temps de s’apitoyer sur son sort, d’autant que très vite de nouvelles dates sont fixées pour Bercy. Quelques semaines de vacances au Canada, au mois d’août, où elle possède aussi une maison, et la voilà désormais disposée, impatiente d’être sur scène. Plus forte encore qu’avant : « Il me reste heureusement la musique, un métier qui me passionne, deux très beaux enfants, bref, pas mal de choses. » De nouvelles amitiés aussi : « Cette année, j’ai connu des gens nouveaux, des comiques surtout : Muriel Robin, Pierre Palmade, Michel Blanc … J’ai besoin de me nourrir. Auparavant j’étais nourrie par quelqu’un vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

« Ce spectacle sera un très grand moment. L’avenir ? Bercy terminé, il y aura une courte tournée en France. Et après, quand les applaudissements vont cesser, les lumières s’éteindre … « Je ne veux pas y penser. J’ai la chance d’hériter des musiques de Michel. Je vais faire jouer « Starmania » et « la Légende de Jimmy » à travers le monde, et puis, il a écrit un film. A moi de trouver le producteur, le metteur en scène … Pendant dix ans, j’ai de quoi m’occuper. »

Gardienne du Temple ? « C’est le patrimoine de mes enfants et le mien, je dois y veiller. » Mais chaque chose en son temps. Parallèlement à Bercy, il y a aussi, plus prosaïquement, la rentrée des enfants :

Pauline, quatorze ans, en troisième, Raphaël, douze ans, en cinquième. « Je n’irai pas les conduire au lycée. Ils trouvent que ça ne se fait plus. » Des graines d’artistes, l’un et l’autre. « L’aînée a un don pour le dessin, mon fils, lui, qui ressemble à son père comme deux gouttes d’eau, mais aussi extraverti que Michel était secret adore la musique. »

France nous quitte pour aller répéter à Bercy.

« Je sais que ce spectacle va être un très grand moment. »

Elle l’a voulu presque intimiste … dans la plus grande salle de France ! « Nous serons cinq sur scène. Je sens que c’est comme ça qu’il faut le faire ! » précise-t-elle avec cet aplomb qui tranche si brutalement avec sa fragilité. Et, songeuse, de susurrer : « En fait, je fais ce que Michel ne m’aurait pas permis de faire. Il aurait préféré un très grand spectacle. » Ou l’art d’être fidèle et rebelle à la fois.

Magazine : Madame Figaro
Par Maryvonne Ollivry
Photos Barry Dunne / Madame Figaro
Date : 4 septembre 1993
Numéro : ?

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