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France Gall, ombres et lumières

La planète peut bien s'arrêter de tourner, France Gall est en train de déjeuner. Il ne faut surtout pas la déranger. Entre deux éclats de rire, elle se lèche les babines comme un chat et se ressert pour la troisième fois du gâteau au chocolat.

Pour surmonter ses drames, elle a fait de ses souvenirs un trésor. Elle les livre pour la première fois et légende son album intime.

C’est une image aux couleurs du souvenir, rouge passion, noyée dans une brume lumineuse. Comme un rêve. La photo préférée de France Gall.

Quand, l’été dernier, la chanteuse est venue rejoindre Johnny Hallyday sur la scène de l’Olympia pour chanter avec lui “Quelque chose de Tennessee”, elle vivait un premier retour au monde après une absence de plus de trois ans.

Le film que France 3 diffusera début octobre confirme cette renaissance. Dans le silence et l’ombre qu’elle avait choisis après la mort de sa fille, Pauline, effroyable tragédie venue accabler une femme déjà blessée, dont la discrétion et le courage forçaient le respect, France Gall a su apprivoiser sa douleur. Elle nous revient apaisée, forte d’une nouvelle sagesse. Pour Paris Match, elle ouvre ses albums photo et parle de cette vie qui lui a tout donné, repris beaucoup, et tant appris.

On l’a connue à l’âge des poupées de cire. Toute sa vie, elle a été sous les projecteurs mais c’est la plus pudique des femmes. Alors que France 3 lui consacre un film, elle ouvre et légende pour nous l’album de ses souvenirs personnels.

(Les légendes des photos n’ont pas été retranscrites : cliquez sur les images)


Pour l’instant j’ai choisi l’ombre, je ne veux plus, je ne peux plus vivre comme avant. Je voudrais trouver une autre formule.

La planète peut bien s’arrêter de tourner, France est en train de déjeuner. Il ne faut surtout pas la déranger. Entre deux éclats de rire, elle se lèche les babines comme un chat et se ressert pour la troisième fois du gâteau au chocolat. Elle savoure chaque bouchée. Lentement. France est une gourmande et comme les vraies gourmandes elle prend son temps. Elle vit à l’heure espagnole. Dans l’instant. A contretemps. Saint-Tropez frémit à l’heure de Loana. Allongée dans un hamac, quand la lumière devient silencieuse, seule, paisible, les yeux mi-clos, France qui ne comprend pas pourquoi on l’aime en dehors de ses chansons, France dont on croit tout savoir mais dont au fond on sait peu de choses somnole. A quoi pense-t-elle ?

Midi. Le visage plein de sommeil, elle déboule dans la cuisine, s’empare du plateau petit déjeuner et, comme un écureuil qui s’enfuit dans son arbre cacher son butin, retourne dans sa chambre lire, dans ses draps turquoise, la presse du matin. La vie des stars l’amuse. Elle oublie qu’elle-même en fait partie. Curieuse de tout, toujours à l’écoute du monde, pas fana de la promiscuité, elle a passé l’été à l’ombre dans sa maison, entourée d’une poignée de jeunesse, à regarder pousser les bougainvilliers. Son fils, Raphaël, aux 20 ans éclatants, discret et magnifique qui n’aime pas qu’on parle de lui. Entouré de sa bande de copains, ils sont très soudés. « Ils ne se quittent jamais ; ses amis c’est sa famille. » Ses amis à elle ? Aujourd’hui, elle les compte sur les doigts d’une main. Parce que la vie est trop courte et trop froide, mais aussi très belle, elle a décidé, une fois pour toutes, de mettre un écran de fumée entre elle et les autres. Et, comme les femmes japonaises, d’oublier jusqu’à leurs noms. France, perfectionniste qui pense au confort d’autrui avant de penser au sien. « Installe-toi mieux. Tu devrais mettre un autre coussin ? Tu es sûre que tu es bien ?» France qui vous ouvre tout grand sa maison et son cœur. « Avec Raphaël, je ne suis pas en manque d’amour. » Elle a toujours vécu sa vie envers et contre tous, sans se soucier de ce que pensent les autres et continue à le faire.

« On me demande tout le temps quand est-ce que je vais rechanter. Je ne sais pas. Pour l’instant, j’ai choisi l’ombre mais il y a une chose dont je suis sûre : je ne veux plus, je ne peux plus vivre comme avant. Je voudrais trouver une autre formule, je ne sais pas quoi exactement. Oui c’est ça ; trouver une autre formule. »

Elle pourrait être capitaine de vaisseau ou diriger une armée, architecte dans l’âme, elle souffle sur les pierres et fait des maisons. Ramatuelle. Dakar en avril dernier où je l’avais retrouvée.

Lorsqu’elle a débarqué il y a quinze ans dans son île au Sénégal, il n’y avait que de la poussière. Elle fabrique des cheminées avec des coquillages, aménage des lieux de soleil qu’elle dessine et redessine sans cesse jusqu’à la perfection, cachée derrière des moustiquaires. Folle de nature et d’espace, elle n’hésite pas à faire voler en éclats les cloisons pour faire entrer plus de lumière. « A un moment, j’ai eu envie d’essayer un autre métier. J’ai même envisagé de m’associer avec le frère de Michel qui était architecte. »

Les habitants de l’île lui vouent une véritable adoration. « Ici, avec une pirogue ou simplement une boîte à outils, on peut changer une vie. » Issa Samb, artiste – les murs de sa maison sont recouverts de ses peintures -, figure emblématique de Dakar, son immense carcasse noire recouverte de colliers d’argent se pointe à l’aube quand on ne l’attend pas. Il a fait 20 kilomètres à pied pour lui souhaiter la bienvenue. Accoudée à la grande table en bois du living s’ouvrant sur l’océan, France, patiemment, écoute ses délires devant un bol de café chaud. « Ici, ma maison est toujours ouverte. C’est ça qui me plaît. C’est l’Afrique !» Cet après-midi, ils ont débarqué à dix, Gaston en tête, pour l’emmener voir un match de foot. « L’Algérie contre le Sénégal. Tu te rends compte ! Pas question que je rate ça. Tu ne sais pas qui tu as devant toi. J’étais la meilleure joueuse de foot de mon lycée !» Ils ont rempli les glacières de boissons fraîches et l’ont portée jusque dans la pirogue pour traverser la baie. Pendant tout le match, ils ont fait un joyeux bouclier humain autour d’elle. Seule tête blonde dans les gradins du stade, France hurle de joie comme une enfant.

A l’heure où le soleil vient mourir dans la mer, on se promène sur la falaise déserte. France me montre du doigt une maison en ruines. « Là, tu vois là, c’était la maison des enfants … » On s’assied sur la pierre dure du chemin. Le vent sec claque et la fait frissonner. « Pendant longtemps, je n’arrivais plus à regarder les merveilleux paysages en face de la maison car je ne pouvais plus les partager avec Pauline. Aujourd’hui, je peux à nouveau m’extasier. » On parle du vent, de la couleur changeante de la mer. Une image en amène une autre. « Dans une vie, on a des tas de missions. Être mère est, de loin, la plus importante pour moi. Il faut se donner du mal, beaucoup de mal pour élever et guider son enfant. L’amour ne suffit pas. » Elle a le goût du bonheur comme personne. Boule de rire et de gaieté, déconcertante par moments, elle vous parle des choses graves avec légèreté. Elle est du genre à vous dire : « Il fait beau, allons au cimetière !» Elle ne comprend pas pourquoi on en fait des endroits si tristes et si impersonnels. Elle aimerait pouvoir les transformer. Personnaliser les tombes, les recouvrir de bois, effacer le gris, mettre de la couleur, de l’eau et des oiseaux. Sur celles de Pauline et de Michel, elle met des palmiers l’été, des sapins de Noël l’hiver.

Parce que la vie file comme le vent, peut-être parce qu’elle étouffait ou simplement qu’elle avait enfin trouvé le moyen de dire ce qu’on ne peut pas dire. Un jour comme ça, on ne sait pas pourquoi, elle a décidé d’ouvrir en grand les portes de sa mémoire. Elle nous a pris une fois de plus par surprise. Elle s’est plongée dans son passé et a trié ses souvenirs. « Je n’aime pas ce mot de “portrait”. Je voudrais trouver un autre mot. Un mot qui englobe tout : la musique, la vie, ma vie. » Elle cherche mais ne trouve pas. « Cela dit, grâce à ce portrait, j’ai appris à avoir un regard plus tendre sur mon adolescence que je n’avais jusqu’à présent jamais voulu revisiter. » Les chansons racontent leur vie. Du jour où Michel achète une caméra, ils passent leur temps à se filmer : pour rendre les choses éternelles. Pour ne rien oublier. L’amour dans l’herbe, les rires, la complicité. Ensemble ils ont passé leur temps à innover. « Michel a été la rencontre la plus importante de ma vie. En plus d’avoir fait de moi une femme comblée, il m’a ouvert les yeux sur le monde. C’est l’homme le plus intelligent et le plus sensible que j’aie rencontré. Si je parle souvent de Michel au présent, c’est parce qu’il se confond avec sa musique et que sa musique se jouera toujours. » Pauline en train de brosser les cheveux de son petit frère. Pauline toute petite fille, les cheveux plein de soleil, un collier de perles bleues autour du cou, en train de dessiner. Ce sont les jours heureux. Quand on connaît la fin, comment regarder ces images sans être bouleversée ?

En 1988, aux Victoires de la musique, sacrée meilleure artiste interprète, elle déclare : « Je suis la femme et la chanteuse la plus heureuse du monde. » Carrière éblouissante. France emportée, transportée par la musique. « Starmania », « Ella, elle l’a », « Laissez passer les rêves », « Il jouait du piano debout ». Fous rires. Énergie. Gaieté. Gainsbourg. Berger. Papa Gall. Tout se mélange … France lumineuse, qui s’avance sur la scène dans un torrent d’applaudissements.

Août 1992 : Michel disparaît brutalement. « Les enfants ne voulaient pas venir à l’enterrement de leur père. Je leur ai dit que s’ils n’y allaient pas, je n’y allais pas non plus. » Pour ne pas devenir folle, elle se noie dans la musique. Michel lui a donné toute sa musique. Il savait ce qu’il faisait.

1993 : France découvre qu’elle a un cancer du sein, annule Bercy en juin, le reporte en septembre pour se faire opérer. Et puis. Et puis … La disparition de Pauline en décembre 1997. Le silence après les années de musique. Par la seule force de sa volonté, elle réussit à intégrer l’inintégrable. Pauline fait partie de toutes les conversations. « Depuis qu’elle est partie, je ne suis plus jamais triste, mais je ne suis plus jamais vraiment gaie non plus. J’avais 13 ans quand ma grand-mère a disparu, j’ai tout mis sur le dos de Dieu, du jour au lendemain je suis devenue athée. Et puis il y a eu ma rencontre avec le philosophe Emmanuel Berl. Il m’a dit qu’il me trouvait très prétentieuse de déclarer que Dieu n’existait pas !» France malicieuse comme un chat. France qui ne ressemble à personne. France la rebelle qui ne va jamais aux obligations et qui n’est même pas allée chercher sa Légion d’honneur.

France à New York, sans passé, avec ses Nike et son anorak orange, la truffe au vent, qui déambule dans Central Park. France la nuit, allongée sur la pelouse des Invalides, anonyme dans la foule, éblouie comme une enfant qui regarde, subjuguée, la tour Eiffel illuminée. France qui se bute et se cogne à la vie, qui défie tous les obstacles, sa famille, invisible, bien au chaud dans son cœur. France qui repeint les armoires comme on repeint le passé. France magnifique boule de vie, d’amour et de gaieté.

Magazine : Paris Match
Par Dany Jucaud
Date : 13 septembre 2001
Numéro : 2729

Merci à Élisabeth 🙏

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